PP#2 — Aptitudes territoriales, logiques concurrentes et implications politiques du projet d'urbanisme

En 1993 à Urbino, André Corboz posait les bases d'une pensée du territoire toujours actuelle : ni tabula rasa, ni sanctuaire, mais un palimpseste d'aptitudes que travaillent des logiques d'acteurs concurrentes, jusque dans nos réseaux.

André Corboz — P'tit Papier n°2, une republication proposée par dixit.net et l'association Transitions Urbaines dans la collection « Les P'tits Papiers ».

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En 1993, à Urbino, l'historien et théoricien de l'urbanisme André Corboz prononce, à l'invitation de l'International Laboratory of Architecture & Urban Design (ILAUD) de Giancarlo De Carlo, une conférence au titre en apparence énigmatique : « Aptitudes territoriales, logiques concurrentes et implications politiques du projet d'urbanisme ». Trois formules pour trois questions liées : la nature du territoire donné, les logiques qui président aujourd'hui aux décisions d'aménagement, et la responsabilité, au-delà de la technique, que tout acte d'aménagement engage. Trente ans plus tard, alors que la France expérimente le Zéro Artificialisation Nette, ce texte bref n'a rien perdu de sa capacité à déranger les évidences.

Le territoire n'est pas une page blanche

Corboz part d'un constat en apparence anodin : tout projet d'urbanisme suppose deux partenaires, un territoire donné et une intention d'aménagement. Mais ce territoire donné, insiste-t-il, n'est « pas une surface neutre et passive » — il faut en chercher les aptitudes au cas par cas. L'idée peut sembler une évidence ; elle a pourtant mis longtemps à émerger, à l'époque du triomphalisme industriel où la méthode de la table rase, portée par la Charte d'Athènes, faisait figure de progrès.

Ce qui rend le territoire non neutre, c'est qu'intervenir sur lui, « c'est intervenir sur quelque chose qui est déjà un produit, qui résulte déjà d'une longue série de processus, bref, qui est déjà humanisé ». Même les Alpes, longtemps tenues pour un espace redouté, ont été apprivoisées culturellement depuis le XVIIe siècle, par les poètes puis par le tourisme : la représentation qu'une société se fait d'un lieu fait partie du lieu lui-même. Seule exception qu'il concède : la conquête de l'Ouest américain, où une grille orthogonale fut planifiée dès 1784 sans connaissance du terrain — un cas où « l'espace-projet a été simplement plaqué sur l'espace-substrat », selon la formule d'Olivier Soubeyran qu'il reprend.

Un retard de la pensée sur les mutations du territoire

Pourquoi peinons-nous à saisir les aptitudes réelles de territoires pourtant densément documentés ? « Nous continuons à penser, sans même nous en rendre compte, en termes d'opposition ville-campagne, parce que notre connaissance du territoire est en retard sur l'évolution du territoire. » Les géographes ont depuis longtemps pris acte des fusions urbaines — Patrick Geddes forge « conurbation » en 1915, Jean Gottmann « mégalopole » en 1961 — mais ces mutations ne sont pas entrées dans la culture générale de l'urbanisme, sinon comme exceptions monstrueuses.

Résultat : nous surévaluons les centres-villes et refusons de voir que la périphérie constitue désormais le plus clair de la « ville ». La tache d'huile urbaine est devenue la règle : de Turin à Venise, le long du Rhin, en région parisienne, des mégalopoles se rejoignent en systèmes continus, mal connus faute d'outils descriptifs adaptés. Le fonds territorial de la ville diffuse se présente comme hétérogène, « surchargé de traces contradictoires » dont les plus récentes sont aussi les moins soucieuses d'un rapport à l'histoire.

Le projet précède l'analyse

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C'est sur ce constat que Corboz construit l'argument le plus stimulant du texte, presque à rebours du sens commun aménagiste. La notion d'aptitude est à la fois nécessaire et floue, car la compatibilité d'un projet avec un lieu se définit au coup par coup. Mais cette imprécision n'est pas embarrassante : même la connaissance la plus fine du fonds territorial ne suffirait pas à faire naître un projet, car « le projet ne naît pas de l'analyse par génération spontanée ». L'analyse est descriptive, le projet est déclarative : il énonce des choix et des valeurs, il se superpose à la structure existante, en accentue certains caractères, en brouille d'autres — mais c'est toujours pour ajouter du sens.

« C'est le projet qui permet de sélectionner ce qui, dans l'analyse, est pertinent, et non pas l'inverse. »

Corboz convoque le mot de Vittorio Gregotti — « un problème ne peut être posé entièrement avant d'avoir été résolu » — pour souligner l'interdépendance entre action et réflexion. Cette conception vaut pour l'urbanisme inductif, attentif aux données locales, par opposition à l'urbanisme déductif des CIAM, qui découpait abstraitement des zones sans en déterminer le contenu réel. Dernier argument : l'analyse ne dit même pas les causes des changements passés, souvent venus de l'extérieur — Venise a basculé vers l'agriculture de la Terra Ferma non parce qu'un signe s'en lisait dans les cadastres, mais parce que la découverte de l'Amérique a déplacé le centre de gravité économique européen.

Des logiques concurrentes, pas un chaos

Corboz emprunte alors à la géologie une image qui structure la suite de son propos. Certaines formations rocheuses semblent arbitraires, presque surréalistes, et pourtant résultent d'un jeu déterministe d'interférences entre nature des roches et types d'érosion. De même, la nébuleuse urbaine contemporaine n'est « pas plus un chaos [...] que les spectacles géologiques des États-Unis » : elle résulte d'une multitude de choix rationnels, mais obéissant à des rationalités différentes, en concurrence les unes avec les autres. Dans la phase actuelle du libéralisme économique, où domine la dérégulation, chaque intervenant privé ne poursuit que sa propre logique — et leur multiplicité rend le résultat global imprévisible. Une part de cette imprévisibilité tient au fait qu'une partie croissante des décisions se prend depuis des centres extérieurs, parfois très éloignés — Corboz imagine une multinationale dirigée depuis Toronto, produisant en Corée, entreposant à Zurich et à Barcelone selon des calculs purement fiscaux et logistiques.

Ce chaos apparent des périphéries est donc « plutôt un ordre difficile à deviner ». Nous percevons la juxtaposition — une autoroute jouxtant un quartier pavillonnaire — comme une gêne sans bien savoir pourquoi ; ce n'est pas tant la nuisance qui choque que la coexistence d'échelles difficilement compatibles. Dans certaines vallées alpines, on ne peut même plus parler de juxtaposition mais de superposition : chemins locaux et autoroutes se croisent en viaduc sans point d'échange — l'indépendance de ces réseaux entre eux étant, note Corboz, « un phénomène tout à fait récent dans l'histoire de l'humanité ».

Du territoire-surface au territoire-réseau

Cette observation conduit à un déplacement conceptuel décisif. La définition classique du territoire — un espace socialement construit en un temps et un lieu donnés, par une société donnée — suppose une correspondance biunivoque entre une aire délimitée et un groupe social homogène qui l'occupe. Cette conception, forgée en pleine période nationaliste au XIXe siècle, est devenue anachronique : nos sociétés ne sont plus homogènes mais multiculturelles, traversées de systèmes de valeurs parfois incompatibles.

Il faut donc « passer impérativement à la notion de réseau » : directions, fréquences, nœuds, points de rupture de charge, seuils — qu'il s'agisse des voies à longue distance et des aéroports, ou de la structure décisionnelle elle-même. Dans un réseau, il n'y a pas de périmètre, tout au plus des points terminaux : sa mutation récuse la notion même de limite continue. Le réseau demeure pourtant « une réalité élastique », qui n'a rien d'immatériel puisqu'elle se constitue à travers des équipements lourds modifiant profondément le fonds territorial. Penser réseau ne signifie donc pas nier le territoire, mais en modifier la problématique, la rendre plus ardue : « il n'y a pas de territoire sans imaginaire du territoire » — et le réseau, comme la surface avant lui, est une forme d'appréhension qui invite à intégrer le temps et les flux.

L'harmonie perdue, un mythe à déconstruire

Dernier déplacement, le plus inattendu : Corboz s'attaque au mythe de l'harmonie qui gouverne notre représentation des villes, et à l'opposition centre-périphérie qui a remplacé l'opposition ville-campagne — la périphérie comme lieu de tous les ratages, le centre historique comme perfection dont nous aurions perdu le secret. Il détaille quatre raisons de s'en méfier : la compacité tant admirée des centres-villes masque des désavantages sociaux et sanitaires que nous ne supporterions plus aujourd'hui ; la ville historique n'a jamais été homogène, elle ne nous paraît telle que parce que tout ce qui précède la révolution industrielle nous semble uniforme ; ces centres traversent une crise de fonctionnalité, leurs activités réelles n'ayant souvent plus rien à voir avec leur destination d'origine ; enfin, l'art du XXe siècle nous a préparés depuis près d'un siècle à percevoir « en termes de contrastes, de tensions, de discontinuité, de fragmentation » des systèmes dynamiques ne relevant d'aucune esthétique antérieure. Reprenant Paul Klee — « l'art ne montre pas le visible, il rend visible » —, Corboz appelle à transposer cette sensibilité à la ville diffuse plutôt qu'à la rejeter en bloc, sans pour autant cautionner d'avance le gaspillage des terres qu'elle recèle aussi.

Une responsabilité qui excède la technique

La conférence se referme sur son troisième volet, le plus bref mais non le moins engagé. Reprenant Pier Luigi Crosta — « l'identification d'un problème territorial n'est pas la condition d'une politique du territoire, c'en est la conséquence » —, Corboz prolonge son renversement initial : c'est la politique du territoire qui détermine les problèmes, non l'inverse. En ces temps de dérégulation qu'il qualifie de « retour à la loi de la jungle », parler d'une politique du territoire peut sembler anachronique. Et pourtant, insiste-t-il, tout projet d'aménagement possède une dimension politique, même implicite, selon ce qu'il modifie, favorise, consolide ou empêche.

L'examen des aptitudes territoriales n'a donc pas qu'une dimension technique : il engage une responsabilité éthique. Quel urbanisme, quelle société ? On n'esquive pas cette question en feignant de l'ignorer. Corboz conclut sur une note lucide : il faudra bien redécouvrir une dimension communautaire même dans le multiculturalisme, et il est probable que l'urbanisme redevienne une discipline coordinatrice, attentive aux impacts sociaux et écologiques, une fois que la loi de la jungle aura « décidément causé trop de dégâts ». Trente ans avant le ZAN et ses ambiguïtés, la formule résonne comme un avertissement resté, largement, à entendre.


Pour aller plus loin

Cette page présente une sélection substantielle du P'tit Papier n°2, préfacé et édité par dixit.net dans la collection « Les P'tits Papiers ». Le texte intégral, avec sa préface, est disponible via les liens ci-dessus.

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