PP#19 — Courage ! Histoires québécoises d'un engagement municipal

Des maires, une mairesse et un conseiller municipaux québécois racontent, sans fard, ce qu'exige vraiment l'engagement local : apprendre en marchant, collaborer plutôt que foncer seul, et défendre la délibération publique contre le huis clos et la bullshit.

Marc-André Guertin, Mélanie Villeneuve, Geneviève Rajotte Sauriol & Vincent Fortier — P'tit Papier n°19, une republication proposée par dixit.net et l'association Transitions Urbaines dans la collection « Les P'tits Papiers ».

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Préface

Mikael St-Pierre, urbaniste et coordonnateur général du Caucus écologiste municipal du Québec

Tout a commencé autour d’un verre, en mai 2024, en marge de la conférence annuelle de l’Union des municipalités du Québec. C’était la première rencontre en personne des membres du Caucus écologiste municipal, créé quelques mois plus tôt pour offrir des espaces de solidarité et de collaboration entre élu·es municipaux écologistes. Le Caucus naissait aussi d’une frustration bien réelle : l’absence de leadership climatique des grandes organisations municipales, souvent frileuses lorsqu’il s’agit de prendre position pour l’action environnementale ou la transition des territoires. Il ne se passe d’ailleurs pas une semaine sans qu’on me rappelle leurs prises de position dignes du XXe siècle lors de la dernière campagne électorale fédérale…

Je trinquais alors avec Paul Germain, maire de Prévost, et Martin Leprohon, conseiller municipal à Saint-Basile-le-Grand. « On veut raconter le quotidien des élu·es municipaux, de surcroît ceux engagés envers la transition socioécologique ! » me lance Paul, fidèle à sa bonhomie légendaire. On sollicite souvent les élu·es pour réagir à un événement ou dresser le bilan d’un projet, mais trop rarement pour parler de ce que nos ami·es anglais·es appellent le day to day. « Tu devrais piloter un projet de recueil d’essais au Caucus », renchérit Martin, sachant parfaitement que j’aime transformer les idées en projets concrets. Cet échange et les 16 mois qui ont suivi résument parfaitement l’esprit du Caucus : collaboration, leadership partagé, ouverture et engagement.

Un appel de textes, un contrat d’édition et plusieurs vagues de révision plus tard, le recueil Courage – L’engagement politique à l’ère des transitions paraît en septembre 2025 aux Éditions l’Esprit libre. Il donne la parole à des élu·e·s inspirant·e·s, visionnaires et audacieux·ses, qui dévoilent les coulisses de cet engagement. On y aborde la gouvernance climatique, la culture et l’écoresponsabilité, la mobilité, la collaboration et l’engagement politique municipal. L’ouvrage regroupe 9 essais signés par 12 élu·es, en plus d’une préface de Louise Harel, mère du cadre législatif municipal contemporain au Québec.

Ces textes montrent la diversité de postures que peut adopter un·e élu·e pour servir la cause de la transition socioécologique. Maude Marquis-Bissonnette, mairesse de Gatineau, insiste sur la collaboration entre les différents paliers de gouvernement. Rachel Fahlman, élue à Saint‑Zéphirin‑de‑Courval, s’affirme comme la conseillère qui dérange, assumant pleinement son rôle d’opposition. Alicia Despins, élue à Québec, décrit quant à elle la posture d’accompagnement de l’élue vis-à-vis d’organismes culturels déjà engagés dans leurs démarches de transition écologique. Ce sont mille manières qui coexistent, se complètent et révèlent la latitude d’action des élu·e·s municipaux.

À travers des cas concrets, ce recueil souligne la persévérance dont ces élu·es font preuve pour concrétiser leurs ambitions. Être élu·e local, c’est bien faire le pont chaque jour entre la vision politique de long terme et les réalisations quotidiennes. C’est ce que partagent la mairesse de Montmagny Gabrielle Brisebois et Philippe Cousineau Morin, élu à Rimouski, à travers leur effort pour faire avancer la mobilité durable dans des milieux traditionnellement moins enclins à ces modes de déplacement. Cette persévérance paye parfois plus qu'espéré : Paul Germain raconte une véritable saga juridique qui débute avec l’adoption d’un simple règlement municipal et culmine avec l’adoption de la loi québécoise sur la performance environnementale des bâtiments. 

La présente publication réunit deux essais qui résonnent particulièrement auprès des lecteurs français. Le premier, rédigé par Marc‑André Guertin, Mélanie Villeneuve et Geneviève Rajotte Sauriol, montre comment une culture de collaboration et d’apprentissage a permis de multiplier les « petites et grandes victoires (d’équipe) sur le chemin de la transition ». Le second, signé par Vincent Fortier, conseiller municipal à Saint‑Bruno‑de‑Montarville de 2017 à 2025, explore la tension entre idéaux démocratiques et réalités contemporaines : réseaux sociaux, théories du complot. Une toile de fond qui colore autant la démocratie québécoise que française.

Face aux défis qui nous attendent, nous devons choisir l’ambition et la préparation plutôt que le repli ou la résignation. Ce n’est pas simple, surtout lorsqu’on observe les grandes tendances politiques mondiales. En cette année électorale pour nos cousins français, je suis heureux de voir ces deux textes publiés de l’autre côté de la grande flaque. Puissent-ils vous offrir la dose de courage nécessaire pour vous lancer dans cette aventure et contribuer à changer le monde, un coin de rue à la fois.

Éviter de se casser la gueule, ou comment accélérer la transition socioécologique municipale grâce à la culture de la collaboration et de l’apprentissage

Marc-André Guertin, maire de Mont-Saint-HilaireMélanie Villeneuve, mairesse d’Otterburn ParkGeneviève Rajotte Sauriol, membre fondatrice de Bleu forêt

Le champ de bataille

C’est la plupart du temps armé·e de bonnes intentions que l’on se lance en politique municipale. Nombre d’élu·e·s débarquent au sein d’un conseil avec l’ambition de s’attaquer aux grands défis de l’heure que sont la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité, la pénurie de logements et de main-d’œuvre, le vieillissement de la population et l’accueil des personnes immigrantes. Le bien commun comme cheval de bataille, nous brandissons nos idéaux et avons de l’énergie à revendre. Sitôt les élections passées, nous n’avons plus une minute à perdre pour changer le monde.

C’est avec cette belle candeur que nous sommes nous-mêmes entré·e·s en poste, respectivement à la tête de la mairie d’Otterburn Park et celle de Mont-Saint-Hilaire, après les élections municipales de 2021. Galvanisé·e·s par une vague verte qui avait pris d’assaut le Québec cet automne-là, nous portions de grandes ambitions. Mais trop de candeur et de fougue ne rendent que plus brutal le choc de se heurter aux différentes contraintes organisationnelles qui entravent le potentiel d’action des municipalités qui s’engagent dans la transition.

Si nous l’avons vite appris sur le terrain, parfois à nos dépens, c’est avec davantage de lucidité que nous abordons notre rôle de mairesse et de maire, trois ans plus tard. Aux personnes élues, actuelles et futures, qui souhaitent accélérer la transition socioécologique des villes, nous présentons bien humblement les deux postures qui ont le mieux servi nos collectivités jusqu’à présent : celle de la collaboration et celle de l’apprentissage.

En plus d’être des municipalités voisines en Montérégie, sur la rive sud de Montréal, nous partageons une même vision, celle de laisser la municipalité dans un meilleur état qu’avant, ainsi qu’une même approche, soit celle de procéder à un changement ordonné et non de faire la révolution. Si les postures que nous avons testées et que nous proposons ici peuvent être véritablement intégrées dans la culture organisationnelle municipale, alors nous croyons que tout est possible, y compris la nécessaire transition socioécologique !

Du rêve à la réalité : le choc de l’entrée en fonction

Loin de nous l’idée de décourager les plus enthousiastes à briguer une fonction d’élu·e, nous souhaitons surtout partager quelques observations qui nous semblent porteuses. Par contre, pour les exposer plus clairement, mettons d’abord sur la table quelques obstacles que plusieurs rencontrent sur leur route et qui font de la politique municipale un milieu unique. Petit cours de municipalité québécoise 101.

D’abord, la complexité de l’écosystème politique est à s’arracher les cheveux. Entre les paliers municipal, provincial et fédéral, il faut comprendre qui fait quoi, ce qui n’est pas une mince affaire. Prenons l’exemple des cours d’eau : si la municipalité gère des bandes riveraines, c’est la Municipalité Régionale de Comté (MRC) qui a compétence pour l’écoulement de l’eau, tandis que Québec s’occupe de la qualité de l’eau et de l’exploitation énergétique, et le fédéral de la navigation. Quant au climat, les traités sont signés par le Canada lors de rencontres internationales, mais l’action doit se concrétiser à l’échelle locale. Sans parler des espèces à statut précaire, pour lesquelles s’appliquent plusieurs règlements à la fois, provenant des divers paliers de gouvernements.

Vient ensuite la rigidité du cadre légal et réglementaire. Et quand nous parlons de rigidité, nous pesons nos mots. Plus d’une centaine de lois et règlements régissent le monde municipal. Contrairement à l’entreprise privée, qui peut faire ce qu’elle veut pourvu qu’elle ne contrevienne pas à la loi, une municipalité ne peut faire que ce que la loi rend explicite. Est-ce utile de préciser que le cadre légal n’est pas toujours le reflet des meilleures pratiques organisationnelles et que cette lourdeur entrave parfois la nécessité de l’innovation ?

À Mont-Saint-Hilaire, un des premiers gestes que nous avons voulu poser était de collaborer avec un membre du conseil issu du parti d’opposition sur son idée d’entreprendre une campagne de sociofinancement pour contribuer à la protection d’un milieu naturel. Pour n’importe quelle autre organisation, l’affaire aurait été simple comme bonjour. Mais nulle part il n’est prévu dans la loi qu’une ville peut faire du sociofinancement. Il a donc fallu consulter un juriste, déposer un avis et un projet de règlement et, 30 jours plus tard, adopter un règlement pour finalement arriver à notre fin. Un processus qui se fait en quelques clics pour une personne a pris des proportions qui auraient pu nous décourager ! Nous l’avons tout de même mené à terme dans le carcan municipal, règlement à l’appui, afin de mieux protéger la nature.

Vient ensuite comme particularité, et c’est sans doute la plus importante, la séparation des rôles et responsabilités entre le conseil et l’administration municipale. D’une part, le conseil s’assure de la représentation citoyenne, de la planification stratégique, des politiques, plans et règlements, des budgets et de l’évaluation de la direction générale. D’autre part, l’administration concrétise et opérationnalise le tout. Ce système de pouvoirs et contre-pouvoirs (check and balance), essentiel à une saine démocratie, peut vite virer en dynamique de confrontation si, d’un côté comme de l’autre, les rôles et responsabilités sont mal compris ou outrepassés. Ces excès ne sont pas à prendre à la légère, car ils ont pour résultat de paralyser l’appareil municipal. Rappelons-nous que, à titre de conseil, notre interlocutrice officielle dans l’administration municipale est la direction générale, qui elle emploie une équipe complète de fonctionnaires. Et lorsque nous nous adressons à la direction, nous le faisons au nom du conseil et non à titre personnel. Une pratique de saine gouvernance qui s’apprend à la dure pour certaines personnes nouvellement élues ! À cet effet, il faut consulter quelques décisions rendues par la Commission municipale du Québec pour constater que bien des conseils tombent dans le panneau !

La dernière contrainte qui nous apparaît digne de mention est la résistance au changement, qui vient autant de l’organisation municipale que de la population. Les « on l’a toujours fait ainsi » pleuvront peut-être, tout comme l’envie d’emprunter le chemin le plus facile, au lieu de défricher de nouveaux sentiers. Une habitude humaine avec laquelle composer. Peut-être que les habitudes servent de repère face à la complexité croissante de la gestion municipale. Pourtant la transition socioécologique est une invitation au changement !

Si vous nous avez lu·e·s jusqu’ici, pardonnez ce portrait plombant. C’est justement à ce moment que les personnes nouvellement élues peuvent se sentir démotivées. L'appareil municipal a été écrit avec une pensée du passé, à un moment où les impératifs de la transition socioécologique n’existaient pas. Le monde municipal est lourd, oui. Mais lorsqu’une sincère collaboration s’instaure entre le conseil, les fonctionnaires et la population, un potentiel immense se révèle.

Pour une culture de la collaboration

Le populaire adage « seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin » résume bien notre pensée sur la collaboration. L’attrait du court terme est extrêmement fort en politique. Nous n’avons que quatre ans pour réaliser des projets et l’envie est grande de prendre des raccourcis en faisant cavalier seul. Mais agir sur les enjeux environnementaux et sociaux de notre époque est un travail d’équipe et de longue haleine qui doit mobiliser autant la population que nos organisations municipales.

Prenons comme prémisse que la machine démocratique ne bouge pas vite (pas évident de pousser des centaines de projets en même temps !), mais que lorsqu’elle bouge, c’est pour le bien commun. Alors ici, gare à la microgestion, à la tentation de regarder au-dessus de l’épaule de la direction générale et d’avoir le nez trop collé sur certains dossiers qui pourraient faire gagner des votes, mais qui ne cadrent pas dans une vision à long terme. Il est bon de se poser régulièrement la question: « suis-je en train d’outrepasser mes fonctions  ? »

La meilleure méthode que nous avons trouvée pour résister au court terme a été de prendre un pas de recul nommé planification stratégique. En procédant à cet exercice de vision, de valeurs, de priorités et de mécanismes de fonctionnement partagés, on s’assure d’insuffler la transition dans toutes les sphères de la municipalité et d’alléger la prise de décision pour la suite, une suite qui nous survivra peut-être. On facilite aussi un aspect essentiel de la collaboration, soit le partage d’information et la communication bidirectionnelle. À Otterburn Park, le conseil a senti le besoin de prendre le pouls de l’organisation, de ses forces et de ses défis, avant même de se lancer dans l’exercice. Un pas de recul avant le pas de recul. Ainsi, autant le conseil que l’administration se sont mobilisés dans une démarche qui leur ressemble.

La culture de la collaboration se matérialise sur plusieurs plans. D’abord, la collaboration intraconseil, ou l’idée de « faire conseil ». Nous avons la certitude que l’intelligence collective, issue du dialogue, fait émerger les meilleures idées. On ferait cependant fausse route en pensant que tous les dossiers doivent être discutés par l’ensemble des personnes élues. En ce sens, il est pertinent de s’octroyer des mandats précis, et de faire confiance à la rigueur de chacun·e. À Mont-Saint-Hilaire, la création de commissions municipales a permis aux élu·e·s de se pencher en profondeur sur une thématique, avec des fonctionnaires et des citoyens et citoyennes. Grâce à cette approche, nous avons mené davantage de projets de front, et ça paye ! Ainsi, nous avons dépassé tous les records annuels de conservation grâce à l’acquisition de terrains et à la protection de milieux naturels, en plus d’adopter notre plan climat. On ne se serait jamais rendus si loin sans les commissions qui nous permettent de déléguer les dossiers, de porter le message de la transition de manière transversale et de recevoir l’avis des professionnel·le·s au sein de l’équipe.

Vient ensuite la collaboration du tandem mairie et direction générale. L’avis de l’administration, qui voit des angles morts invisibles à nos yeux, est une ressource précieuse. Autant les fonctionnaires peuvent remettre en cause certaines décisions parce qu’elles demandent de changer les manières de faire, autant ils et elles pourraient vouloir nous faire plaisir et dire oui à tout. À Mont-Saint-Hilaire, plusieurs ont été déstabilisé·e·s lorsqu’on leur a demandé leur avis critique et courageux. Avec le temps, cette dynamique de consultation a créé un climat dans lequel les idées sont reçues sans levée de boucliers ni complaisance, et où elles sont mises en œuvre avec davantage d’enthousiasme.

Finalement, la collaboration s’étend aux municipalités entre elles, comme nous l’expérimentons depuis notre arrivée en poste. Animé·e·s par notre vision commune de la transition, nous nous sommes l’un et l’autre invité·e·s dans nos événements municipaux respectifs et cette forme de collégialité a percolé dans nos administrations qui, loin de la guerre de clocher, se sont aussi rapprochées et ont développé leur propre manière de collaborer. En guise d’exemples concrets, mentionnons un projet de passerelle cyclable et piétonne au-dessus de la rivière Richelieu, notre «troisième lien» à nous, un projet de sécurisation dans une zone scolaire partagée, ainsi que le transport collectif à la demande.

Lorsque, à Otterburn Park, nous avons voulu nous attaquer au manque de logement social, la route s’annonçait longue et ardue. Comment faire face aux lois complexes, à l’accès aux subventions ardu, ainsi qu’au manque d’expertise et de ressources internes dans une ville de 9 000 âmes ? C’est ici que la collaboration est entrée en jeu à l’échelle régionale, avec la création d’une communauté de pratique en développement de logement social. En travaillant avec nos collègues de la région et avec la société civile, nous avons pu nous outiller et réfléchir à l’enjeu de façon globale et en cohérence avec les villes avoisinantes. Encore une fois, cet esprit s’étend par la suite à l’administration.

En combinant les ingrédients essentiels à l’implantation d’une culture de la collaboration, on obtient une organisation pensante, proactive et stratégique, qui va au-delà de la gestion au jour le jour pour se consacrer à un projet collectif plus grand. Et si cela requiert du temps et de l’énergie, ça demande aussi une bonne dose d’humilité, qui sera d’ailleurs essentielle à la culture de l’apprentissage, notre deuxième grand chantier.

Pour une culture de l’apprentissage

Au lendemain des élections, une fois la victoire célébrée, on prend les commandes d’un avion en plein vol sans savoir le piloter. La personne qui nous précédait n’y est plus, alors il faut apprendre, et vite, car on n’a que quatre ans pour se rendre à destination. Contrairement à la plupart des métiers, le rôle d’élu·e ne requiert aucune formation particulière, seulement un chapeau de citoyen ou citoyenne. Le fossé peut être profond entre nos connaissances et celles que nécessite notre nouvelle fonction. Pas le choix d’apprendre sur le tas en essayant de limiter les erreurs.

Beaucoup des éléments à intégrer sont des savoirs d’expérience, qui ne se retrouvent dans aucun manuel. Nous l’avons constaté lors de nos premières rencontres à la MRC. Le document de breffage et les réunions étaient bourrés d’acronymes méconnus.

Ce genre d'anecdotes mis à part, rappelons qu’une ville n’est pas une startup, mais une organisation qui a de l’histoire, des antécédents et parfois même des traumatismes. Alors, comment éviter de se casser le nez en prenant de mauvaises décisions ? À notre avis, il s’agit d’adopter une posture d’apprentissage constant. Cela implique de mettre de côté son ego pour admettre qu’on ne sait pas et poser des questions. À la naïveté, nous opposons l’esprit critique. Aux décisions rapides, nous préférons l’analyse approfondie des enjeux et des événements dans leur contexte. Les assemblées de municipalités deviennent d’ailleurs de précieux moments de formation et les conseils des fonctionnaires nous rendent meilleurs à l’usage. Et que dire de l’adversité et des immanquables écueils ? Disons que abordés comme des occasions d’apprentissage, on les envisage plus sereinement.

Dans le meilleur des mondes, à force de demander l’avis de l’administration et des conseillers et conseillères d’expérience, on arrive à transformer cette attitude en culture, et l’on obtient une organisation apprenante. À Mont-Saint-Hilaire, cela s’est traduit formellement par la cocréation d’un outil d’évaluation de la direction générale. L’outil a ensuite été repris et adapté pour l’utiliser auprès des autres cadres. Cet outil visait moins des objectifs de performance que des objectifs de développement professionnel et surtout, il était un terreau fertile pour la discussion. L’apprentissage est certes intense pour les personnes fraîchement élues, mais les sentiers de la transition sont également riches de leçons pour le personnel municipal. L’instauration d’une culture de l’évaluation aide à rendre cela plus explicite autant pour le conseil que pour les membres de l’administration.

À Otterburn Park, le conseil souhaitait rapatrier la gestion de nombreux services traditionnellement opérés par des entreprises privées. Il s’agissait de ni plus ni moins qu’un changement de cap pour l’organisation. Portés par cette vision qu’ils souhaitaient mettre en œuvre rapidement, les élu·e·s ont tout de même pris le temps de soupeser les arguments pour et contre présentés par leur administration. Face à de grands changements, on peut s’attendre à ce qu’une organisation émette ses réserves et exprime ses inquiétudes ! Dans une approche globale, les élu·e·s ont également répertorié eux-mêmes les bonnes pratiques, les succès et les difficultés identifiées par d’autres municipalités. Entre une confiance aveugle en son administration et une remise en question systématique de l’ordre établi, il y a, pour les élu·e·s, un juste équilibre à trouver. La curiosité, l’esprit critique, l’humilité et la diplomatie sont alors de précieux alliés.

Au bout du compte, le conseil d’Otterburn Park a choisi une approche par petits pas. Lorsque, un à un, les projets se concrétisent, tant l’administration que le conseil prennent confiance, s’ajustant en cours de route selon l’expérience précédente. Et, un à un, on célèbre les succès !

Le rôle de personne élue à l’échelon municipal est devenu si complexe qu’il tend à se professionnaliser. Ce n’est pas anodin si 10% d’entre elles ont quitté leurs fonctions avant la fin de leur mandat depuis les dernières élections ! Une des phrases qu’on entend le plus souvent de la part de la population est : « Je ne ferais jamais votre job ! » Précision : ce n’est même pas une job, c’est une fonction. Rappelons d’ailleurs que dans les plus petites municipalités du Québec, le « salaire » qui y est associé est accessoire pour ne pas dire dérisoire. Servir sa communauté, cela vient avant tout avec la conviction de l’importance d’exprimer des valeurs profondes et d’agir en conséquence.

Face à ce constat et aux nombreux enjeux personnels et organisationnels que nous avons exposés, il apparaît indéniable que le service public doit être rendu avec humilité et éthique, dans un esprit de bien commun ainsi qu’avec un brin d’audace. Il faut aussi accepter de se placer dans des situations d’apprentissage pour faire face aux nombreuses questions associées à la transition écologique.

Vers des villes justes, écologiques et démocratiques

Si l’on avait su tout ce que ça impliquait de devenir maire et mairesse en contexte de crises environnementales et sociales, le referions-nous ? Absolument. Oui, les obstacles sont immenses et les critiques, nombreuses. Certaines journées, on se sent submergés et découragés et l’on se dit qu’il serait plus facile de retourner à nos vies d’avant. Mais lorsqu’on réussit à protéger un milieu humide, à restaurer un cours d’eau, à inaugurer un bâtiment à faible empreinte carbone, à réduire la quantité de déchets ou à favoriser le logement abordable, on sait pourquoi on se bat.

Ces petites et grandes victoires sur le chemin de la transition socioécologique se multiplient à mesure que nous renforçons la culture de la collaboration et de l’apprentissage dans et entre nos municipalités. Ce sont des victoires d’équipe, qui motivent les troupes et qui pavent la voie à une transformation en profondeur de notre territoire. La transition est en marche, et nous vous invitons à grossir les rangs.

S’engager en politique municipale : L’idéal démocratique à l’épreuve du réel.

Vincent Fortier, conseiller municipal à Saint-Bruno-de-Montarville de 2017 à 2025

Quelques jours à peine après l’assermentation de Donald J. Trump le 20 janvier 2025, nous avons été nombreux et nombreuses à être frappé·e·s de stupeur en observant ce qui se produisait chez nos voisins du sud. Les États-Unis sont désormais dirigés par un petit groupe de ploutocrates davantage soucieux de défendre bec et ongles leurs intérêts économiques que de servir le bien commun, tout en faisant croire qu’ils se battent pour assurer la liberté du peuple américain. Ces entrepreneurs politiques ont réussi à convaincre nombre de citoyen·ne·s que l’égalité et la diversité étaient opposées au mérite et à la liberté, que la compassion pouvait être séditieuse, que les immigrant·e·s étaient une menace et que la crise écologique relevait d’un complot fomenté par une élite de l’extrême gauche.

Tout cela a été précédé par une accélération de la révolution de l’Internet. On nous promettait que les réseaux sociaux allaient soutenir la démocratie en permettant aux usagers et usagères de ces plateformes de rencontrer l’autre, de discuter et de débattre dans un univers numérique où la vérité finirait par triompher. Les citoyen·ne·s devaient en être les grands bénéficiaires. La réalité est tout autre : insultes, désinformation, absence de débat critique (chambre d’écho), multiplication des faux comptes, etc. Au municipal, plusieurs ont dénoncé ces dérives contraires à l’esprit démocratique. La chroniqueuse Isabelle Hachey, dans La Presse, a d’ailleurs mis en lumière une entreprise de propagande mensongère qui sévissait dans ma ville à la veille des élections municipales de 2021.

Le présent contexte politique nuit à l’émancipation de l’idéal démocratique – qui repose notamment sur la protection de l’égalité et des libertés politiques – ainsi qu’à la nécessaire transformation de notre économie pour répondre à la crise climatique. Ce ressac est en soi décourageant : il menace notre culture démocratique et risque de ralentir les avancées dans la lutte contre les changements climatiques. On peut facilement se sentir impuissant·e, conclure que l’on ne peut plus rien faire face à une marche du monde qui semble s’élancer tout droit vers le mur de l’effondrement écologique.

Dans cette conjoncture marquée par la chute préoccupante de la biodiversité et les bouleversements climatiques qui ne cessent de s’accentuer, il est clair que ne pas placer l’environnement au sommet de nos priorités – alors qu’il touche à toutes les sphères de l’activité municipale – serait irresponsable. C’est pourquoi je reste plus convaincu que jamais que la défense de l’environnement et la transformation de notre économie – tributaire des énergies fossiles et d’une philosophie extractiviste irrationnelle – sont nécessaires si l’on souhaite préserver les idéaux d’égalité et de liberté issus des Lumières. Sur ces questions, les villes sont bien positionnées pour être des agents de changement. Par leur proximité avec les citoyen·ne·s, les municipalités offrent un espace politique sans commune mesure avec les autres paliers de gouvernement. Elles nous donnent la possibilité de développer une réelle démocratie de proximité, fondée sur la participation citoyenne.

La population adhère aujourd’hui majoritairement aux objectifs de diminution des GES. Pourtant, sa mobilisation pour la cause environnementale se limite souvent à un appui discret pour l’élu·e. On peut alors en venir à douter, ou à se sentir bien seul, même quand les gens se disent satisfaits de notre travail. Il est aussi difficile pour un élu ou une élue de prendre le pouls de l’état d’esprit des électeurs et électrices, surtout que cet état d’esprit est rarement homogène. À cela s’ajoute une autre difficulté : la personne élue qui se sent isolée sur le plan des valeurs au sein d’un conseil municipal – qu’elle soit indépendante ou la seule élue de son équipe – peut finir par douter de sa légitimité, voire se demander si sa contribution a une valeur, surtout lorsque ses idées et propositions n’obtiennent ni le soutien ni l’écoute espérés.

Malgré les difficultés et les déceptions, malgré parfois la violence de la vie politique qui peut la rendre toxique, il est possible d’accomplir de belles choses sans y perdre son âme et sa santé. Mon expérience m’a convaincu qu’il faut, pour y arriver, mettre en œuvre certains principes, qui ne sont pas toujours faciles à appliquer. Ce que je m’efforcerai de montrer, c’est que ces principes s’appuient sur un idéal démocratique servant de guide pour naviguer dans les eaux parfois tumultueuses de l’engagement politique. En tissant des liens entre des réflexions philosophiques et l’expérience pratique de la politique municipale, je vous propose d’explorer comment, malgré les crises, il est encore possible de concilier l’intérêt public et la concurrence électorale, qui définissent en bonne partie l’exercice du politique en démocratie.

L’idéal démocratique

Nous avons tendance dans nos démocraties à réduire l’acte démocratique à un simple bulletin de vote déposé dans l’urne, un geste répété à intervalles réguliers pour désigner, temporairement, nos représentant·e·s. Or, réduire nos exigences démocratiques à cet exercice, exigence somme toute essentielle, est réducteur et risque de nous faire perdre de vue plusieurs éléments fondamentaux et constitutifs de la démocratie. Le cadre constitutionnel et juridique, au fondement de l’État de droit, est essentiel pour assurer un fonctionnement démocratique de nos institutions. Mais c’est ailleurs que je souhaite porter notre attention. Nous allons nous attarder à la finalité profonde de la démocratie ainsi qu’aux conditions essentielles à son épanouissement, notamment sur le plan de la délibération publique.

Les idéaux démocratiques tels que l’égalité, les libertés politiques, la participation citoyenne et la délibération publique trouvent une résonance particulière à l’échelon municipal. Contrairement aux paliers provincial et fédéral, la ville peut être conçue comme une « communauté politique de proximité » où la population s’attend à être écoutée et où elle peut, en principe, participer à la vie politique.

Cette précieuse proximité impose en retour une exigence : celle, pour les élu·e·s, de cultiver et de préserver un climat favorable à la parole, à l’écoute, au conflit fécond. Car sans cet espace de confrontation civilisée, la démocratie s’étiole. Le municipal offre ainsi une chance inouïe de réaliser ce qui devrait être l’objectif de tout démocrate : la poursuite de l’intérêt commun.

Concurrence électorale et conflit

La démocratie est, par nature, conflictuelle puisqu’elle se donne pour tâche d’organiser la concurrence des idées politiques. Dans son Introduction à la philosophie politique, Raymond Aron définit la démocratie comme « l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir ». Dans une démocratie, les candidat·e·s s’affrontent le temps d’une campagne électorale dans le but d’obtenir le soutien des citoyen·ne·s. Cette joute politique, non violente heureusement, repose sur un principe cardinal : le choix des représentant·e·s appartient au peuple. Ce cadre pacifique n’est possible que par la mise en place de règles équitables dont les institutions sont garantes.

Une fois les élections passées, c’est la majorité qui détient le pouvoir. Ce fait se transforme souvent en argument mis de l’avant par des élu·e·s majoritaires lorsqu’ils et elles sont l’objet de critiques. Après tout, ces personnes ont été élues, leur légitimité est incontestable. Et les citoyen·ne·s insatisfait·e·s n’auront qu’à voter autrement la prochaine fois.

L’humoriste français Coluche disait que « la dictature, c’est ferme ta gueule tandis que la démocratie c’est cause toujours. » Cette formule exprime assez bien l’écart qu’il peut y avoir entre les aspirations des citoyens et citoyennes et l’exercice réel du pouvoir. Réduire la démocratie à une alternance électorale, c’est négliger l’un de ses fondements : la délibération publique.

Cela est d’autant plus vrai à l’échelon municipal étant donné que les décisions politiques ont des effets tangibles sur la population, et alors que les élu·e·s sont accessibles. Ainsi, en favorisant des débats sincères et transparents, la délibération publique permet d’explorer des solutions collectives tout en respectant la pluralité des opinions. C’est là que s’articule le lien essentiel entre la concurrence électorale, souvent clivante, et l’idéal démocratique, qui cherche à rassembler autour de l’intérêt commun.

Dans un article publié à la veille de la Seconde Guerre mondiale, « De la nécessité de l’opposition », Walter Lippmann met en lumière l’importance cruciale de la liberté politique, qu’il définit comme « le droit de s’exprimer librement et de faire opposition ». Il ne s’agit pas seulement d’un idéal noble, mais d’une nécessité pratique pour assurer la vitalité des régimes démocratiques. Comme le rappelle le vieil adage, c’est de la confrontation des idées que jaillit la lumière.

Ainsi, l’exercice démocratique, y compris au palier municipal, ne peut se permettre de négliger le débat ni de chercher à étouffer les voix dissidentes, qu’elles viennent des citoyen·ne·s ou des élu·e·s. C’est précisément cette ouverture aux points de vue divergents, permise par un débat public transparent, qui confère à la démocratie sa résilience et son incontestable supériorité face aux régimes autoritaires. La valeur démocratique d’un débat réside en partie dans son caractère public, c’est dans l’espace ouvert que les idées se rencontrent, s’éprouvent, se nuancent – et servent l’intérêt collectif.

Du huis clos et de ses dérives

La démocratie organise donc la concurrence pacifique pour l’accès temporaire au pouvoir, offrant ainsi une solution aux luttes brutales qui marquent d’autres systèmes politiques. Sa finalité première est la poursuite de l’intérêt commun : servir l’ensemble des citoyen·ne·s, ou, si l’on préfère, le peuple dans toute sa diversité. Pour y parvenir, la délibération publique joue un rôle central. Elle permet à chaque élu·e de disposer d’un espace pour s’exprimer et, plus important encore, d’être assuré·e que ses idées sont écoutées avec attention. Les conseils municipaux sont de réelles institutions démocratiques qui ne sauraient être réduites à des conseils d’administration. Bien que l’élu·e agisse comme un administrateur pour sa municipalité, il reste porteur d’une vision politique, vision qui doit être entendue et débattue publiquement. En effet, quel est le sens d’un débat politique qui se fait en huis clos ? Pourquoi élire plusieurs titulaires de charge publique si certains débats, et parfois la totalité, se font derrière des portes closes ? Comment encourager la transparence, l’engagement et la confiance des citoyen·ne·s si elles et ils n’ont pas accès aux arguments qui fondent les décisions des élu·e·s ? De la même manière que la liberté de pensée perd son sens si elle n’est pas accompagnée de la liberté d’expression, les décisions prises à huis clos et celles prises lors de conseils municipaux sans explication ni débat n’ont aucun sens. C’est pourtant une situation encore trop fréquente.

Dans quelques rares municipalités, comme Gatineau et Sherbrooke, les réunions préparatoires (comité plénier) aux séances du conseil sont publiques. C’est d’ailleurs la norme en Ontario. Les huis clos demeurent possibles pour certains dossiers épineux, mais le principe d’ouverture demeure la norme.

Je m’étonne toujours de voir la réaction d’élu·e·s surpris·es d’un tel fonctionnement. Pour certain·e·s, les huis clos permettent de se dire « les vraies affaires », de se parler en toute confiance ou de faire preuve de spontanéité en ne jouant pas de game en public. On peut voir certains avantages à de tels huis clos, mais on doit également prendre en compte les effets délétères sur la vitalité démocratique. Ces discussions « privées » orientent pourtant des décisions publiques. Ce n’est pas anodin comme enjeu. Au bout du compte, ce sont les citoyen·ne·s qui perdent l’accès aux informations leur permettant de comprendre le sens des décisions prises en leur nom. On peut peut-être se dire les vraies affaires lors d’un huis clos, mais pourquoi ne pourrions-nous pas nous dire les mêmes vraies affaires en public ? Sans compter qu’il est fréquent, pour y avoir assisté personnellement et en avoir parlé avec plusieurs élu·e·s de différentes municipalités, que ces rencontres privées deviennent un lieu de défoulement où la pire des partisaneries se révèle.

De la transparence comme exigence démocratique

Lors de mon premier mandat et en pleine pandémie, un groupe d’élu·e·s majoritaire a exprimé le souhait de fermer deux des trois patinoires du quartier que je représente sous prétexte que l’entretien des 14 patinoires de quartier coûtait trop cher. Je m’y suis opposé pour plusieurs bonnes raisons et j’ai bien entendu fait valoir mon point de vue lors de nos rencontres à huis clos, sans succès. Ce qui m’a le plus étonné, c’est que les mêmes élu·e·s ne voulaient pas que la décision soit prise au conseil. Il aura fallu que le maire l’impose par les pouvoirs que lui confère la loi. Une fois en public et après avoir reçu des dizaines de courriels de citoyen·ne·s opposé·e·s à une telle fermeture, une majorité d’élu·e·s ( par un vote ! ) ont voté pour le maintien des patinoires. S’il n’y avait pas eu de discussion publique au conseil, la décision aurait été prise sans explication ni débat et à l’insu des principaux intéressés, les citoyen·ne·s. Le résultat aurait également été différent.

Les orientations politiques données aux fonctionnaires en huis clos sont plus fréquentes qu’on le pense. L’opacité n’est certainement pas une valeur phare de la démocratie. Il est également pertinent de rappeler que la recommandation 51 du rapport de la commission Charbonneau propose de limiter « les exceptions au caractère public des délibérations des élus municipaux » pour encourager la participation citoyenne et limiter les risques de corruption.

Cependant, il faut plus que des délibérations qui se font en public. Encore faut-il qu’elles reposent sur un cadre de discussion rationnel. Sans ce cadre, le débat démocratique risque de sombrer dans le chaos ou la polarisation, éloignant ainsi la politique de sa mission première : la recherche collective du bien commun.

Bullshit et délibération rationnelle

Dans son essai On Bullshit, le philosophe américain Harry G. Frankfurt analyse la nature de la bullshit – discours vide, baratin ou baliverne. Il explique que la bullshit se distingue par une caractéristique essentielle : une indifférence totale à la vérité. Contrairement au menteur, qui connaît la vérité, mais cherche délibérément à la dissimuler, le baratineur n’accorde aucune importance à la distinction entre le vrai et le faux. Ce désintérêt constitue une nuisance pour la vérité et l’intégrité intellectuelle. Une telle attitude érode les bases mêmes de la délibération rationnelle. Au lieu de favoriser un débat éclairé, la bullshit détourne la conversation de son objectif central : la recherche collective de solutions fondées sur la raison et les faits. Face à cette réalité, l’élu soucieux d’un engagement rationnel se retrouve souvent désarmé. C’est encore plus vrai si on a en tête le principe d’asymétrie des absurdités, communément appelé la loi de Brandolini, selon lequel « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une absurdité est bien supérieure à celle requise pour la produire. »

Il est en effet facile de diffuser des informations douteuses ou fallacieuses en quelques mots, sans effort réel, tandis que les réfuter exige du temps, des recherches et une argumentation rigoureuse. Dans le cadre de la concurrence électorale, certain·e·s n’hésitent pas à dire n’importe quoi pour séduire un électorat, esquiver une critique, ou discréditer un·e adversaire. Ce comportement, bien qu’efficace à court terme, affaiblit le débat démocratique.

Comme le souligne le philosophe québécois Jocelyn Maclure dans son ouvrage Retrouver la raison, « l’intervenant dont le but est strictement de raisonner de façon stratégique, de marquer des points et de caricaturer la position de ses adversaires idéologiques n’a que faire de ces normes communicationnelles. » Cette logique de caricature nuit à la délibération. Elle fausse la compréhension des enjeux en ridiculisant ou déformant les positions opposées. En sacrifiant la rigueur et la vérité pour marquer des points, on éloigne la politique de son objectif fondamental : la recherche collective de l’intérêt commun. Comme acteur politique, je suis convaincu que les élu·e·s ont la responsabilité d’éviter la bullshit, car elle affaiblit objectivement la qualité du débat démocratique. En effet, ce dernier, pour se rapprocher de son objectif, doit reposer sur des faits, de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle. Or, trop souvent le réflexe partisan vient complètement occulter ces objectifs, assimilant celui qui ne pense pas comme nous à un ennemi à abattre. Cette logique partisane nuit à l’avancement du débat public et peut dissuader les citoyen·ne·s de participer à la vie politique de leur communauté. Quand un élu ostracise un citoyen qui le critique correctement en le réduisant à un ennemi politique – « on sait bien, vous soutenez mon opposant » ; « ça ne m’étonne pas venant de vous qui êtes une bénévole de mon opposant » –, il nie non seulement la légitimité de sa critique, mais également sa qualité de citoyen.

On ne devrait donc jamais concevoir le citoyen ou la citoyenne – ni même l’adversaire politique – comme un ennemi, ce qui ne signifie pas qu’il faille tout accepter. Être élu·e, c’est être à la hauteur des idéaux collectifs que l’on prétend incarner. L’un de ces idéaux consiste justement à favoriser la participation citoyenne – cette force motrice au cœur de toute démocratie vivante.

Lorsque j’ai travaillé à la mise en place de la première politique de participation publique, un comité de travail réunissant le directeur général ainsi que les directeurs et directrices du greffe, des communications, des finances et de l’urbanisme a été formé. Accompagné par l’Institut du Nouveau Monde, j’ai rapidement compris que ce que je proposais de faire n’était ni plus ni moins qu’une petite révolution de la culture des relations entre les élu·e·s, les fonctionnaires et les citoyen·ne·s. Après tout, bien que les élu·e·s ne puissent pas déléguer leur pouvoir décisionnel, développer des mécanismes de participation publique qui ont un réel effet sur les décisions des élu·e·s signifie que ces derniers vont devoir laisser plus de place aux citoyen·ne·s. Certaines personnes étaient convaincues que les citoyen·ne·s n’allaient s’impliquer que pour s’opposer ( « syndrome pas dans ma cour » ). Cette vision pessimiste ne s’est pas encore réalisée, ce qui ne signifie pas pour autant que tout fonctionne toujours parfaitement. Quatre ans après la mise en place de cette politique, personne ne souhaite revenir en arrière et les effets positifs pour la communauté sont évidents.

Valoriser l’éthique de la délibération publique

Pour contribuer au développement d’une véritable culture de la conversation démocratique, il faut être exigeant en matière d’éthique de la délibération publique. Inspirée de l’éthique de la discussion, qui renvoie aux principes et aux normes qui régissent la manière dont les individus doivent interagir et échanger leurs idées, l’éthique de la délibération publique est davantage centrée sur la manière dont les acteurs politiques, les citoyen·ne·s et les représentant·e·s de la société civile devraient interagir.

L’éthique de la discussion, telle que pensée par Jürgen Habermas, repose sur des échanges rationnels et inclusifs, où les arguments sont évalués selon leur force intrinsèque, et non sur leur origine ou leur auteur. À l’échelle municipale, cette exigence est d’autant plus pertinente que la proximité entre élu·e·s et citoyen·ne·s rend possible un dialogue authentique. Cependant, pour que cette éthique devienne une réalité, certaines conditions doivent être réunies : une transparence élevée, des espaces de délibération accessibles et un effort constant des acteurs politiques pour éviter la polarisation.

Ces principes trouvent un écho dans les idées du philosophe américain Daniel Dennett, qui propose quatre règles simples pour émettre une critique constructive :

  1. Représenter fidèlement la position de l’autre (ne pas la caricaturer).
  2. Identifier les points d’accord.
  3. Reconnaître ce que cette position nous a appris.
  4. Présenter une objection argumentée, avec respect.

Si de telles règles étaient bien intégrées à notre culture politique, elles pourraient assurément limiter les conflits stériles et contribuer à élever le débat public.

Débat, harmonie et conflit

La démocratie ne cherche pas à éliminer les conflits d’idées, elle les canalise plutôt dans un cadre qui se veut pacifique et constructif. Or, on assimile souvent l’harmonie, qu’on associe à l’ordre, à la disparition des conflits, qu’on associe au désordre. Pour paraphraser Walter Lippmann, quand tout le monde est du même avis, c’est probablement que personne n’a beaucoup réfléchi. L’harmonie régnait au conseil municipal de la Ville de Laval à l’époque du maire Vaillancourt, condamné pour corruption. Cet ordre apparent pour ne pas dire factice ne servait pas l’intérêt public.

Cela dit, je ne pense pas pour autant que notre culture politique soit si désastreuse. Je considère même qu’une majorité d’élu·e·s y participent positivement. Toutefois, en raison de la montée de l’intolérance associée à une perte importante de confiance à l’endroit de nos institutions, je suis convaincu que les élu·e·s ont la responsabilité de tout faire pour éviter que cette situation ne s’envenime.

La tolérance est une vertu fondamentale en démocratie. Sans cette vertu, à quoi bon écouter les autres en les considérant comme égaux ? Un démocrate accepte d’être confronté à des idées qu’il ne partage pas, voire des idées qui le dérangent. Dans son importante œuvre La société ouverte et ses ennemis, le philosophe Karl Popper soutient qu’on ne peut pas, en toute logique, tolérer l’intolérable. Car si on le fait, si notre tolérance est illimitée, l’intolérant finira tôt ou tard par détruire cette vertu démocratique. Popper nous invite donc, dans ce qu’on nomme le paradoxe de la tolérance, à être intolérant devant l’intolérance.

Cultiver la tolérance, c’est aussi accepter de prendre son temps et de ne pas choisir « l’efficacité », comprise comme étant la rapidité avec laquelle on agit ou prend une décision, au détriment de la conversation démocratique. Je suis toujours étonné et même préoccupé de voir des élu·e·s reprocher à certain·e·s de leurs collègues leur prise de parole en ayant comme seul argument que ça rallonge les séances du conseil.

Nos conseils municipaux sont-ils plus ou moins tolérants qu’autrefois ? Je n’en sais rien. Ce qui m’apparaît comme une évidence en revanche, pour l’avoir vécu mais aussi observé dans d’autres conseils municipaux, c’est la constance qu’ont certain·e·s élu·e·s à ne tolérer que les idées qu’ils partagent. Évidemment, l’élu peut et doit exprimer son opposition quand il juge que c’est ce qu’il faut faire pour défendre l’intérêt public. Tolérer ne signifie pas accepter une idée. Ce qu’il faut éviter, c’est de s’en prendre à la personne, à sa réputation ou à sa dignité. Le démocrate s’attaque aux idées, pas aux personnes. C’est encore plus important dans le contexte politique actuel où de plus en plus d’entrepreneurs politiques pensent et agissent comme si le droit se construisait par la force. La force ne fait pas le droit, à moins de soutenir l’autoritarisme ou le fascisme !

Si les conflits d’opinion sont normaux et même nécessaires, il est tout aussi crucial de développer une culture de la conversation démocratique où les désaccords nourrissent des décisions éclairées. Cela passe par des débats respectueux, évitant les attaques personnelles et les polarisations inutiles. Cette perspective ouvre la voie à une réflexion essentielle : comment traduire ces principes démocratiques en actions concrètes ?

S’engager dans l’espace public

Comme le souligne avec justesse Maxime Pedneaud-Jobin dans son essai Libérer les villes, le rôle de l’élu·e a profondément changé au fil du temps. Ce sont deux visions de ce rôle qui se rencontrent aujourd’hui dans les conseils municipaux. L’échevin, qui conçoit le conseil de ville davantage comme un conseil d’administration, rencontre le conseiller municipal, porteur d’une vision politique. Ce choc de visions apparaît clairement lorsque l’objet du débat politique est l’environnement. En effet, un·e élu·e qui place l’environnement au cœur de ses priorités et cherche à mettre en œuvre des politiques audacieuses à la hauteur de la crise environnementale risque d’être perçu·e comme un·e idéologue irréaliste par ceux et celles qui réduisent leur rôle essentiellement à celui de simple administrateur.

Par ailleurs, la loi ne donne aucun pouvoir formel aux conseillères et conseillers municipaux. On rappelle souvent aux élu·e·s que leur pouvoir ne s’exerce que collectivement, en séance du conseil. Pourtant, le pouvoir politique ne peut se réduire au seul pouvoir légal. Thomas Hobbes, philosophe anglais qui s’est intéressé à la question du pouvoir politique, distingue le pouvoir politique au sens légal (potestas) de la force ou de la puissance (potentia). En dehors des conseils municipaux, l’élu·e n’a peut-être pas la légitimité juridique d’user du pouvoir compris comme potestas, mais a toute la latitude nécessaire pour exercer un pouvoir d’influence.

Ainsi, même si notre pouvoir juridique est limité au sein du conseil municipal, il est possible – et même essentiel – de s’engager dans l’espace public pour contribuer humblement à l’avancement de notre société. Les conseils municipaux ne sont pas de simples conseils d’administration ; ils incarnent de véritables gouvernements de proximité, profondément enracinés dans la vie quotidienne des citoyen·ne·s.

Les municipalités sont donc bien placées pour aborder les grandes questions environnementales. Il est impératif de se saisir de cet espace pour promouvoir des politiques ambitieuses, plutôt que de le laisser à des groupes ou des intérêts qui risqueraient de freiner les avancées nécessaires à la protection de notre planète. En investissant cet espace avec conviction et passion, les élu·e·s peuvent devenir des acteurs clés du changement.

Par des lettres d’opinion publiées dans le journal local ou dans des médias nationaux, l’élu·e municipal·e peut réellement enrichir le débat public. C’est d’autant plus crucial sur les questions environnementales, car s’attaquer à la crise actuelle, c’est nécessairement vouloir travailler à changer de paradigme économique et social. Or, tout changement de paradigme important rencontre une forte résistance.

Croire à l’intelligence des gens

Il faut également partir du principe que les citoyen·ne·s sont intelligent·e·s. Une telle posture aide à éviter la tentation de simplifier à outrance les positions adverses. Croire à l’intelligence des gens, c’est aussi prendre le temps, au-delà des formules chocs, d’expliquer clairement ses opinions. L’élu·e a un rôle de pédagogue. Mon expérience m’a convaincu qu’on sous-estime souvent l’intérêt des individus pour les enjeux municipaux. 

Le conseil municipal est un espace essentiel d’expression pour les élu·e·s, mais il ne suffit pas pour rejoindre nos concitoyen·ne·s. La diffusion de dépliants, de lettres ou l’achat d’espaces publicitaires dans les journaux locaux sont des moyens efficaces pour rejoindre les électeurs et les électrices. Lorsque j’ai fait usage de ces modes de communication, j’ai été agréablement surpris de réaliser que ces publications étaient lues et suscitaient plusieurs échanges, ce qui contredit tous les conseils de spécialistes en communication qui déconseillent ces formats en raison de leur longueur. Prendre le temps de diffuser nos opinions avec clarté et nuance, même si elles concernent des dossiers complexes, contribue assurément au débat public.

Faire des choix

La majorité des personnes élues au municipal ont un emploi à temps plein et peu ou pas de soutien politique. Pour durer, il faut faire des choix. Se concentrer sur certains dossiers permet d’être plus efficace tout en préservant sa santé.

Faire des choix, c’est aussi éviter l’opposition systématique. L’élu·e qui s’insurge contre tout perd en crédibilité. Il faut éviter de tomber dans un « trouble d’opposition ». La dissidence est essentielle lorsqu’un désaccord profond se manifeste, mais le ralliement reste souhaitable chaque fois que la décision ne va pas à l’encontre de l’intérêt collectif ou de nos valeurs.

Ralliement et dissidence

On devrait se rallier à la position de la majorité chaque fois que l’on considère que la décision n’est pas contraire à l’intérêt de notre communauté ou aux valeurs qui nous habitent. La dissidence, à l’inverse, permet d’exprimer un désaccord profond. Dans tous les autres cas, je préconise le ralliement. Au risque d’être la risée de celles et ceux qui ne voient dans le politique que des rapports de force où pratiquement tous les coups sont permis pour discréditer ceux qu’on considère être nos ennemis, je pense même qu’il faut souligner les bonnes décisions des personnes avec qui nous avons parfois des différends politiques profonds.

Ne pas répondre à tout

On ne peut pas – et on ne doit pas – répondre à tout. C’est encore plus vrai lorsqu’on est mis face à des énoncés douteux, voire fallacieux. La prise de parole dans la plupart des conseils est limitée dans le temps. Quand on ne dispose que de quatre ou cinq minutes pour exposer publiquement son point de vue sur des questions complexes, la loi de Brandolini nous enseigne qu’on n’a pas le temps de déconstruire méthodiquement les raisonnements douteux et tailler en pièce les sophismes qu’on nous a présentés comme des arguments.

Développer un réseau d’affinité et se former

Que ce soit par le biais de l’Union des municipalités du Québec, de la Fédération québécoise des municipalités ou d’organismes de la société civile tels que le Caucus écologiste municipal, les élu·e·s ont accès à plusieurs occasions de rencontre : formations, colloques, événements de discussion, etc. Ces rencontres, en plus de nous permettre de développer des connaissances sur des sujets complexes, nous amènent à tisser un réseau d’affinité et à réaliser que nous ne sommes pas seul·e·s. Pour plusieurs élu·e·s, ces événements sont de véritables moments de ressourcement qui font un grand bien et permettent de chasser les doutes qui parfois nous assaillent.

La fonction publique est compétente, et par ses analyses et recommandations, elle soutient les élu·e·s dans la prise de décisions éclairées. Mais cela ne dispense pas l’élu·e du devoir de se former. Lire, consulter des expert·e·s, assister à des conférences, etc. – tout cela devrait faire partie de ses réflexes. En ayant une meilleure compréhension de la réalité complexe du monde municipal et des questions environnementales, l’élu·e sera mieux outillé·e pour comprendre les enjeux, poser les bonnes questions et contribuer au débat public.

Se donner des objectifs, mais juger les moyens

Nous avons tendance à juger de la réussite ou de l’échec de nos actions uniquement à la lumière de leurs résultats. C’est une erreur. Si on se focalise trop sur les résultats, on risque de se décourager et même de s’épuiser. En fait, nous sommes pleinement responsables des moyens que l’on prend pour atteindre nos objectifs, et non des résultats. Il est normal, bien que ça puisse être frustrant, de ne pas atteindre nos objectifs lorsque nous sommes en position minoritaire. Se concentrer plutôt sur les moyens que l’on prend pour favoriser leur réalisation ne signifie pas pour autant qu’on abdique. On se montre plutôt réaliste face à la réalité politique qui nous environne sans mettre à la poubelle la vision qui nous anime et qui relève de l’idéal démocratique. Avant de conclure, je vais illustrer ça à partir de deux expériences vécues. 

Une garderie dans un parc de conservation

On annonce la construction d’une garderie dans un parc de conservation adossé au Parc national du mont Saint-Bruno. Rapidement, je conclus que c’est une mauvaise idée : on ne devrait pas opposer les besoins des familles à la nécessaire protection de nos espaces naturels. Ce parc est un refuge pour de nombreux oiseaux et abrite des ruches urbaines, projet mis en place par les membres de la Tribune jeunesse. Il agit aussi comme une zone tampon entre l’espace urbain et la montagne.

J’ai exprimé mon point de vue dans un long texte. Après avoir pris cette position publique, qui a généré à mon endroit une sévère critique de la part de deux collègues, et voyant qu’une opposition citoyenne se formait, je me suis dit que l’essentiel de ce que je pouvais faire était fait. Optimiste, j’espérais que la Ville et le conseil trouveraient un autre endroit pour ce projet, il fallait y croire. C’est exactement ce qui s’est produit et je n’ai pas manqué une occasion de souligner en public que le maire avait bien travaillé en relocalisant la garderie. Si ça n’avait pas été le cas, j’aurais affiché mon opposition avec force. Je n’aurais pas atteint mon objectif politique, mais j’aurais au moins eu la conviction d’avoir usé des bons moyens pour y arriver. L’exemple suivant est un peu différent.

Écoquartier et transition énergétique

Un important projet immobilier est en cours de planification : 4700 unités d’habitation seront construites d’ici 2035 dans un tout nouvel « écoquartier » à côté des Promenades Saint-Bruno. Un autre immense projet immobilier devrait également voir le jour sur des terres agricoles au sud de la route 116. Sachant cela, je me suis dit qu’il fallait donner le ton, qu’il fallait que le premier projet soit exceptionnel sur le plan environnemental pour assurer la réussite du second. 

Ce projet a plusieurs belles facettes. Après avoir consulté quelques experts, j’en suis arrivé à la conclusion qu’on pouvait l’améliorer sur le plan environnemental, notamment en limitant les émissions de GES. C’est pourquoi j’ai fait une sortie publique dont l’objectif premier était de faire dire à Hydro-Québec qu’on avait la capacité énergétique d’alimenter le futur quartier uniquement avec de l’hydroélectricité (sans gaz), ce que la société d’État a admis dans une lettre rendue publique. Toutefois, le conseil municipal n’a pas changé d’avis et la première phase se fera en émettant des tonnes de GES.

Est-ce un échec ? Sur le plan des objectifs, oui. En même temps, les moyens pris pour atteindre mon but, avec l’appui des citoyen·ne·s, ont permis de favoriser le débat public. Pour preuve, des élu·e·s de plusieurs villes m’ont contacté pour discuter de cette question. Et à Saint-Bruno, notre administration travaille à améliorer le projet en vue des phases 2 et 3, ce qui est très encourageant.

De plus, au moment d’écrire ces lignes, je suis en discussion avec une chaire de recherche universitaire et une fondation dédiée à la recherche en environnement. L’équipe de recherche, rencontrée à la suite de mes prises de position publiques, envisage de travailler avec la Ville et les promoteurs pour que le projet d’écoquartier soit, sur le plan environnemental, exceptionnel. À moins que le conseil ou les promoteurs refusent, ce qui serait surprenant, ce partenariat pourrait non seulement faire progresser la recherche, mais aussi inspirer d’autres municipalités. Aussi bien dire que tout le monde y gagnerait, y compris les promoteurs. 

Ce qu’il faut retenir de cet exemple, c’est que les moyens pris pour répondre à un objectif, même s’il n’a pas été atteint, auront probablement pour effet d’améliorer le projet malgré tout. Et si cela peut faire avancer la recherche et le développement de technologies bénéfiques pour l’environnement, qui pourront contribuer à d’autres projets au Québec, je n’arrive pas à voir dans toutes ces démarches la signature d’un échec.

Conclusion

S’engager en politique municipale, c’est accepter d’habiter un espace souvent inconfortable, où les idéaux se confrontent aux contraintes, et où la recherche du bien commun doit composer avec des logiques parfois contraires. Mais c’est aussi, et peut-être surtout, se donner la possibilité d’agir concrètement, d’incarner une certaine idée de la démocratie, faite de proximité, de transparence, de débats exigeants, mais respectueux.

Il y a, dans l’engagement politique, quelque chose de profondément humain. Comme le souligne avec justesse Hannah Arendt, s’engager, c’est apparaître au monde, non pas dans la solitude de nos convictions, mais dans l’espace partagé de la parole et de l’action. C’est accepter la pluralité comme condition de la liberté, comprendre que la politique n’est ni gestion ni stratégie, mais le lieu fragile où les êtres humains se rencontrent pour donner forme à un monde commun.

La politique municipale, parce qu’elle se joue à échelle humaine, nous rappelle cette vérité première : que l’agir politique est d’abord un acte de naissance publique. On y vient avec ses mots, ses doutes, ses visions – et l’on s’y expose. Arendt écrivait que « la liberté n’est pas une propriété de l’homme singulier ; elle naît entre les hommes quand ils agissent ensemble  ». Elle ne se décrète pas, elle se tisse, lentement, dans la confrontation respectueuse des points de vue, l’écoute véritable, l’acceptation du désaccord.

Alors que le bruit de la démagogie et du cynisme résonne jusque dans les plus petits lieux de pouvoir, il devient plus difficile, mais plus essentiel de préserver cet espace. Mark Fortier nous rappelle dans Devenir fasciste que « la démocratie peut être détruite de l’intérieur » – non par fracas, mais par effritement lent, par résignation, par confort, par lassitude. Le « fascisme désarmé, raboté, libéré du culte du pouvoir » dont il parle n’a pas toujours besoin de bottes ni de cris : il se glisse dans l’habitude de taire, dans la normalisation du mépris, dans le renoncement à délibérer.

Face à cela, la politique municipale, avec sa proximité, ses dissonances, ses tâtonnements, devient un lieu irremplaçable pour retisser ce tissu abîmé. Ici, les mots peuvent encore peser, les idées peuvent encore circuler, les citoyens peuvent contribuer plus facilement à la construction d’un récit collectif.

C’est pourquoi, malgré les écueils, les rapports de force et les déceptions, je persiste à croire qu’il vaut la peine d’habiter cet espace. Non pour y triompher, mais pour y demeurer fidèle à une exigence : celle de ne jamais perdre de vue que faire de la politique, c’est prendre soin du monde. Et que ce soin, aussi modeste soit-il, engage tout entier celui qui le donne.

S’engager, dès lors, ce n’est pas imposer sa volonté, mais offrir sa parole. Ce n’est pas vaincre, mais chercher à comprendre. Et c’est peut-être cela, au fond, la réponse la plus radicale aux dérives du temps : continuer à croire qu’un élu n’est pas un gestionnaire d’opinion, mais un gardien de la possibilité même de penser ensemble.

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Pour aller plus loin

Cette page présente une sélection substantielle du P'tit Papier n°19, préfacé et édité par dixit.net dans la collection « Les P'tits Papiers ». Le texte intégral, avec sa préface, est disponible via les liens ci-dessus.

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