PP#20 — Démocratiser l'action publique — Lettres aux 500 000 élus locaux (et aux agents qui travaillent avec eux)

Pendant la campagne des municipales 2026, deux consultants ont écrit chaque mois aux 500 000 futurs élus locaux. Six lettres pour interroger, exercices pratiques à l'appui, ce que signifie vraiment « démocratiser » l'action publique.

Un texte de Manon Loisel & Nicolas Rio — P'tit Papier n°20, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

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Début 2026, pendant que près d'un million de candidates et de candidats se lançaient dans la course aux municipales, Manon Loisel et Nicolas Rio ont pris le parti inverse de la plupart des commentateurs électoraux : plutôt que de parler des élections, ils ont choisi de parler du mandat. Consultants praticiens de l'action publique — leur métier consiste à accompagner les collectivités dans l'élaboration de leurs stratégies et à clarifier le partage des rôles entre les parties prenantes de la fabrique territoriale — les deux auteurs ont publié, mois après mois, une lettre adressée aux 500 000 futurs élus locaux. Non pour les aider à gagner, mais pour les inviter à se projeter sur ce que sera réellement leur mandat, une fois l'ivresse de la victoire retombée.

Ce recueil de six lettres, republié dans la collection « Les P'tits Papiers », part d'un constat que les auteurs avaient déjà développé dans Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024) : la crise démocratique locale tient moins à un déficit d'expression citoyenne qu'à une forme de surdité des pouvoirs publics. Les élus locaux représentent, à ce titre, un potentiel démocratique largement sous-exploité — encore faut-il clarifier ce qu'on attend d'eux, et leur donner les moyens d'y répondre.

Écrire à hauteur d'élu plutôt que dicter une conduite

Le principe éditorial est assumé dès la première lettre : chaque texte s'accompagne d'une proposition d'activité pratique, jamais d'une liste d'injonctions supplémentaires. « Les élus reçoivent déjà suffisamment d'injonctions contradictoires », rappellent les auteurs, qui préfèrent outiller plutôt que prescrire. Le fil rouge de l'ouvrage tient en une conviction : le plus dur, dans la fonction d'élu local, n'est pas de décider, mais de représenter d'autres que soi — de trouver le compromis majoritaire tout en restant attentif à l'expression des divergences, de construire un horizon commun malgré la diversité des vécus. En un mot, de démocratiser l'action publique.

Porter la transition face au backlash écologique

La deuxième lettre s'attaque frontalement à un phénomène que les municipales 2026 ont rendu impossible à ignorer : un nombre croissant de citoyens perçoivent désormais les politiques locales de transition comme faites contre eux plutôt que pour eux. Loisel et Rio y voient moins un rejet de l'écologie qu'une réaction à l'injustice perçue de sa mise en œuvre — et à l'impuissance des pouvoirs publics à en assumer les effets redistributifs.

« La question démocratique n'est plus de savoir si l'on est pour ou contre la transition, mais qui va supporter les frais — financiers et humains — des dérèglements écologiques en cours et à venir. »
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D'où un exercice devenu depuis un classique de leurs interventions : pour chaque mesure du programme de transition, tracer deux colonnes — qui y perd, qui y gagne — et assumer que la neutralité affichée (« tout le monde y gagne ») masque en réalité des arbitrages politiques qu'il vaut mieux nommer que dissimuler.

Politiser l'intercommunalité pour ne pas se tromper d'échelle

La troisième lettre déplace le regard vers un angle mort classique des campagnes municipales : l'essentiel des ressources humaines et financières de l'action publique locale se joue à l'échelle intercommunale, alors que toute l'attention électorale reste braquée sur la commune. Les auteurs identifient deux écueils symétriques — le clivage stérile entre ville-centre et communes périphériques, et la réduction de la coopération intercommunale au plus petit dénominateur commun, qui transforme l'interco en coquille vide se contentant de distribuer des fonds de concours.

Leur proposition : cesser de penser l'intercommunalité comme une dépossession communale pour l'envisager comme un levier d'encapacitation, en s'inspirant du fonctionnement de l'Assemblée nationale plutôt que de celui d'une mini-présidentielle municipale. Trois étapes structurent l'exercice pratique associé — choisir ses chevaux de bataille programmatiques, se mettre dans la peau des communes voisines, puis construire une coalition d'alliés dépassant le seul cercle des élus pour associer la société civile.

Mettre la pénurie en débat plutôt que la subir

La quatrième lettre porte sans doute le diagnostic le plus frontal de l'ouvrage : le mandat 2026-2032 sera, pour l'essentiel, un mandat de gestion de la pénurie — budgétaire, avec le retour d'une austérité qui ne dit pas son nom ; en ressources naturelles, sur l'eau, les sols, l'énergie ; en services publics, avec l'effet de ciseaux structurel entre l'augmentation des besoins et la fragilisation de l'offre. Plutôt que de déplorer cette contrainte, les auteurs invitent les élus à en reprendre le pouvoir, en construisant systématiquement le « verso » de leur programme électoral : non plus la liste de ce qu'ils feront en plus, mais celle, plus inconfortable, de ce qu'ils sont prêts à faire en moins pour dégager des marges de manœuvre réelles.

Renforcer les contre-pouvoirs pour rééquilibrer la démocratie locale

La cinquième lettre s'attarde sur un déséquilibre structurel des institutions locales : la superposition des fonctions exécutives et délibératives dans les mains du maire-président et de ses adjoints-vice-présidents, qui laisse les élus sans délégation cantonnés à un rôle de figuration. Loisel et Rio proposent de transposer localement deux outils empruntés à l'Assemblée nationale — les missions d'information et les commissions d'enquête — pour donner aux conseillers municipaux et communautaires les moyens d'exercer un véritable contrôle sur l'exécutif, y compris au sein de leur propre majorité.

Organiser la coopération entre élus et administration

La sixième lettre referme le cycle en s'attaquant à un autre mythe institutionnel, celui du partage clair entre décision politique et exécution technique. Dans les faits, rappellent les auteurs, les services prennent une part considérable des décisions, et les élus jouent un rôle clé dans la mise en œuvre — une interdépendance mal outillée qui nourrit une bonne part de la souffrance au travail, côté agents comme côté élus. L'ouvrage identifie trois chantiers concrets pour fluidifier cette coproduction : clarifier le rôle des comités de pilotage, redonner aux commissions leur fonction de circulation de l'information dans les deux sens, et interroger la place — encore largement taboue — des cabinets d'élus dans la fabrique quotidienne de la décision.

Une boîte à outils pour un mandat déjà commencé

Les élections passées, les auteurs assument la republication de ces lettres comme un pari sur leur durabilité : les questions qu'elles posent — de qui gagne et qui perd, de quelle échelle décide, de ce qu'on renonce à faire, de qui contrôle qui, de comment coopérer — ne se résolvent pas à l'issue d'un scrutin, elles structurent l'ensemble du mandat. En refusant à la fois le grand soir institutionnel et la multiplication indéfinie des dispositifs participatifs, Loisel et Rio parient sur une démocratisation qui passe d'abord par une transformation des pratiques quotidiennes de l'action publique — un chantier que ce petit livre ne prétend pas boucler, mais seulement outiller.


Pour aller plus loin

Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°20, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.

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