PP#3 — L'homme qui plantait des arbres
Jean Giono — P'tit Papier n°3, une republication proposée par dixit.net et l'association Transitions Urbaines dans la collection « Les P'tits Papiers ».

Publié pour la première fois en 1953, « L'homme qui plantait des arbres » est l'un des textes les plus diffusés de Jean Giono — et l'un des plus mal compris, puisque son auteur en a lui-même révélé, quelques années plus tard, la nature de fable. Ce court récit raconte l'histoire d'un berger solitaire qui, dans les hautes terres désertifiées de Provence, reboise à lui seul, gland après gland, un pays entier. Republié ici avec une préface signée par dixit.net, le texte trouve une résonance particulière pour quiconque s'intéresse à l'avenir des villes et des territoires : car planter, pour que nos villes restent vivables dans un climat qui se dérègle, est aujourd'hui plus que jamais une nécessité.
Un narrateur à la rencontre d'un homme hors du commun
Le récit est construit comme un témoignage. Un narrateur — dont on comprend qu'il s'agit de Giono lui-même, ou d'un double très proche — raconte avoir traversé, une quarantaine d'années plus tôt, une région désolée des Alpes de Haute-Provence : des landes nues, des villages en ruine, un vent d'une brutalité insupportable, pas une goutte d'eau à des heures de marche. C'est dans ce désert qu'il croise un berger taiseux, Elzéard Bouffier, qui vit seul avec son chien et son troupeau dans une maison qu'il a lui-même retapée. Chaque soir, l'homme trie méticuleusement des glands, ne conservant que les meilleurs ; chaque jour, il en va planter une centaine sur les terres communales qui l'entourent, sans se soucier de savoir à qui elles appartiennent ni d'en tirer le moindre profit.
Le narrateur apprend que Bouffier, ancien fermier des plaines, a perdu son fils unique puis sa femme, et s'est retiré dans cette solitude en jugeant que « ce pays mourait par manque d'arbres ». Il a alors résolu, sans grande cérémonie, d'y remédier — seul, avec ses mains, sur le temps qui lui restait à vivre.
Le temps long d'une régénération
La force du texte tient à sa construction en plusieurs visites espacées de plusieurs années : 1913, puis un retour après la Grande Guerre à laquelle le narrateur a survécu pendant que Bouffier, imperturbable, continuait de planter sans se soucier du conflit. Chaque étape du récit mesure l'ampleur d'une transformation qui échappe à l'échelle humaine ordinaire. Les chênes de la première décennie ont dépassé la taille d'un homme ; des hêtres et des bouleaux occupent les vallons humides ; une forêt de onze kilomètres de long est sortie des mains d'un seul homme, « sans moyens techniques ». Plus frappant encore : des ruisseaux asséchés depuis des générations se remettent à couler, des saules et des prés réapparaissent, et personne, dans les villages ni dans les administrations, ne soupçonne l'origine de ce « foisonnement » — on l'attribue à des « malices naturelles de la terre ».
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« Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m'arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. »
Ce n'est qu'en 1935 qu'une délégation administrative, venue examiner cette « forêt naturelle », décide — sans en comprendre la cause réelle — de la placer sous la protection de l'État. L'œuvre de Bouffier manque ensuite d'être compromise par les coupes de bois liées à la pénurie de la Seconde Guerre mondiale, avant d'être finalement épargnée. Le récit s'achève sur la dernière rencontre du narrateur avec le vieillard, en 1945, puis sur le constat d'une région métamorphosée : sources retrouvées, fermes prospères, villages repeuplés par une population « venue des plaines », plus de dix mille personnes vivant désormais d'un bonheur qu'elles doivent, sans le savoir, à un seul homme. Bouffier meurt paisiblement en 1947, à l'hospice de Banon.
Une fable, et non un témoignage
Un des éléments les plus importants de cette réédition est la lettre que Giono adresse en 1957 au conservateur des Eaux et Forêts de Digne, monsieur Valdeyron, reproduite à la suite du conte. L'écrivain y révèle, sans détour, qu'Elzéard Bouffier « est un personnage inventé » : « Le but était de faire aimer l'arbre, ou plus exactement de faire aimer à planter des arbres. » Giono y raconte aussi qu'il a renoncé à tout droit d'auteur sur ce texte, le laissant traduire et diffuser gratuitement dans plus d'une dizaine de langues — y compris, à sa demande, par un éditeur américain qui souhaitait en distribuer cent mille exemplaires gratuits. Il conclut : « Il ne me rapporte pas un centime et c'est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit. » Cette dimension fictionnelle ne retire rien à la force du texte : elle en éclaire au contraire le projet, celui d'une fable délibérément conçue pour se propager comme une idée et changer des comportements réels.
Pourquoi ce texte trouve sa place dans la collection
La préface de dixit.net, signée Sylvain Grisot, situe explicitement ce choix éditorial dans l'actualité des enjeux urbains et climatiques. Elle rappelle que Giono, conscient de la « puissance transformatrice » de son histoire, en a fait un texte libre de droits, dans une démarche qui anticipait la notion de communs bien avant que celle-ci ne devienne un objet de débat public. Mais l'essentiel, pour la collection « Les P'tits Papiers », est ailleurs : plus d'un demi-siècle après son écriture, ce conte reste d'une actualité frappante pour qui pense la fabrique des villes. Car pour que les villes restent habitables et désirables dans un climat qui se dérègle, elles ont besoin d'être plantées massivement — dans les rues, les places, les jardins, jusque dans les parkings. La préface invite ainsi à « partager l'obsession d'Elzéard Bouffier » et à « semer nos rues » comme il a semé ses collines.
Mais le texte est surtout convoqué comme un exemple de posture face au temps : celle d'un homme qui n'agit pas pour lui, mais pour demain. La préface pointe ce qu'elle nomme, en reprenant une expression de Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre, la « tragédie de l'horizon » : les décideurs — qu'ils soient élus, dirigeants d'entreprise ou responsables administratifs — restent engoncés dans l'immédiateté du budget annuel, du plan à trois ans ou du mandat électif de six ans, alors que rediriger un secteur d'activité, fermer des infrastructures dangereuses ou déployer une nouvelle canopée urbaine exige de voir bien au-delà. Bouffier, qui plante des chênes qu'il ne verra jamais adultes, incarne à l'inverse une capacité d'engagement désintéressé sur le temps long — exactement ce que réclament aujourd'hui la transition écologique des villes et la lutte contre l'artificialisation des sols.
Un texte bref, une portée durable
« L'homme qui plantait des arbres » doit une partie de sa notoriété à son adaptation en court métrage d'animation par Frédéric Back (1987, oscarisé), qui a contribué à en faire l'un des récits écologiques les plus lus au monde, étudié dans de nombreuses écoles et cité dans d'innombrables initiatives de reboisement citoyen. Republié ici aux côtés d'une préface qui l'ancre dans les problématiques contemporaines de l'urbanisme et de la résilience climatique des territoires, il rappelle une leçon simple mais exigeante : les transformations les plus profondes d'un paysage — et d'une ville — sont souvent celles qui s'opèrent lentement, obstinément, sans chercher de reconnaissance immédiate. À l'heure où la question de « comment refaire de la place à l'arbre en ville » se pose avec urgence, ce conte offre moins une méthode qu'une disposition d'esprit : semer, aujourd'hui, ce que d'autres récolteront demain.
Pour aller plus loin
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Cette page présente une sélection substantielle du P'tit Papier n°3, préfacé et édité par dixit.net dans la collection « Les P'tits Papiers ». Le texte intégral, avec sa préface, est disponible via les liens ci-dessus.