PP#16 — L'horizon commun. Explorer les potentiels de la sobriété foncière
Un texte de Patrick Henry — P'tit Papier n°16, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

Nommé au printemps 2024 commissaire d'une exposition itinérante sur le Zéro artificialisation nette (ZAN) par le ministère de la Transition écologique, Patrick Henry a vu ce projet pédagogique traverser dissolution, élections législatives et atermoiements politiques avant de trouver, difficilement, son public. C'est de cette expérience — et de la frustration de voir un objectif ambitieux s'enliser dans les compromis de la proposition de loi TRACE — qu'est né ce seizième numéro des P'tits Papiers. Architecte-urbaniste, professeur à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Belleville où il codirige l'IPRAUS, Patrick Henry y prolonge la trame de son exposition en un essai qui refuse de traiter la sobriété foncière comme une simple contrainte réglementaire. Il en fait l'occasion de repenser plus largement les conditions d'intervention sur les territoires.
Une histoire longue de l'étalement urbain
Le texte s'ouvre par un rappel salutaire : les formes urbaines contemporaines ne sont pas nées de rien. De la reconstruction d'après-guerre inspirée de la Charte d'Athènes aux zones à urbaniser en priorité (ZUP) des années 1960, puis à leur remplacement par le modèle pavillonnaire importé des États-Unis, chaque génération de politiques publiques a répondu aux impasses de la précédente — souvent en créant les siennes propres. Depuis les années 1980, l'artificialisation des sols a progressé presque quatre fois plus vite que la population, la démocratisation de l'automobile individuelle jouant un rôle déterminant dans cet éloignement des centres.
Henry refuse cependant la caricature du « rêve pavillonnaire » opposé aux idéaux de la densité. Il rappelle, exemples à l'appui — la transformation du quartier du Grand Parc à Bordeaux par Lacaton, Vassal, Druot et Hutin, ou la lutte de communes rurales comme Pesmes contre la dévitalisation de leurs centres-bourgs —, que barres, lotissements et centres anciens constituent tous des patrimoines à réinvestir plutôt que des modèles à opposer entre eux. Il cite à ce titre le géomètre Éric Charmes, dont l'exercice de pensée est saisissant : si l'on rasait les villes françaises pour reloger toute la population en maisons individuelles, routes et zones commerciales comprises, on n'atteindrait « que » 11 % d'artificialisation du territoire national. Le problème de l'étalement urbain serait donc moins quantitatif que qualitatif — une question de fragmentation et de médiocrité de l'urbanisme pavillonnaire plus que de surface brute consommée.
Le consensus trompeur du ZAN
L'auteur ne cache pas son scepticisme sur la manière dont la loi Climat et résilience de 2021 a été construite. Le consensus qui l'a portée était, selon lui, trompeur : les préoccupations initiales visaient surtout la préservation des terres agricoles, portée par le ministère de l'Agriculture, davantage que la qualité écologique des sols. Il pointe un déséquilibre structurel — celui de la valeur foncière : un terrain constructible vaut en moyenne 150 fois plus qu'une terre agricole, ce qui crée une pression économique considérable pour rendre les sols constructibles et fragilise, de fait, toute politique de sobriété. Cette analyse rejoint un constat plus large sur l'invisibilité juridique des sols urbains, qui, contrairement à certains espaces naturels, ne bénéficient d'aucune protection statutaire distincte alors même qu'ils rendent des services écologiques essentiels.
📄 Télécharger le PDF gratuitement : https://payhip.com/b/26dPZ
📖 Commander la version papier (7 €) : https://payhip.com/b/OMZ5b
« Comme le rappelle l'anthropologue Germain Meulemans, le sol apparaît comme un socle purement matériel pour le déploiement de la vie, de l'histoire et des idées émergeant à sa surface. »
Cette citation, empruntée à l'anthropologie des sols, résume l'ambition du livre : sortir les sols de leur statut de simple support pour les reconnaître comme des communs vivants — ils abritent 75 % de la biomasse terrestre — dont la destruction est rapide et difficilement réversible, contrairement à leur lente formation géologique et biologique.
De la transition à la bifurcation
Le cœur théorique de l'essai se noue autour d'un déplacement de vocabulaire. Henry juge la rhétorique de la « transition » épuisée : depuis les chocs pétroliers des années 1970, elle promet toujours un horizon repoussé — 2030, 2050, 2100 — sans jamais advenir vraiment, ce qu'il qualifie de « transition intransitive ». Il lui préfère les notions de redirection et de bifurcation écologiques, empruntées notamment à Cédric Durand et Razmig Keucheyan, qui supposent que les besoins individuels et collectifs soient arbitrés par la délibération démocratique plutôt que par le marché. Cette bascule appelle une planification écologique repensée : non plus une simple politique de l'offre immobilière, mais un exercice de démocratie augmentée où l'aménagement du territoire redevient un sujet politique débattu à toutes les échelles, du SRADDET régional à la parcelle communale.
Convoquant Patrick Geddes, Jane Jacobs, le New Urbanism ou encore les travaux de la géographe Sabine Barles sur le métabolisme urbain, l'auteur retrace les courants oubliés ou marginalisés de l'histoire de l'urbanisme pour en réactiver les intuitions les plus fécondes — notamment l'idée, chère aux naturalistes comme Geddes, que la ville ne peut se penser sans les milieux dont elle dépend.
Réparer, renaturer, intensifier, renoncer
La proposition la plus opératoire du livre tient dans quatre leviers, issus de l'analyse de vingt-six projets menés sur l'ensemble du territoire français. Réparer, d'abord, consiste à recycler les édifices et les lieux vétustes plutôt qu'à faire table rase — comme l'atteste l'« Atlas du foncier invisible » du Grand Poitiers, qui recense les gisements fonciers déjà artificialisés mobilisables sans nouvelle consommation d'espace. Renaturer permet de retrouver une proximité avec le vivant, à l'image du parc du Peuple de l'herbe à Carrières-sous-Poissy, aménagé sur d'anciennes sablières inondables. Intensifier vise à faire davantage avec l'existant, par la mutualisation des usages et la réversibilité des espaces, comme dans les réaménagements successifs du centre-ville de Cahors. Renoncer, enfin — la piste sans doute la plus inconfortable politiquement —, consiste à abandonner certains projets devenus obsolètes au regard des connaissances scientifiques actuelles, à l'instar de l'abandon d'un vaste projet d'écoquartier de 35 hectares à Caen-la-Mer face aux risques de submersion marine, décidé après la lecture des travaux du GIEC local.
Ces quatre leviers ne dessinent pas un catalogue de solutions reproductibles : Henry insiste sur le fait que chaque situation appelle une réponse sur mesure, ajustée à ses « conditions de projet » propres — contextes politiques, sociétaux et environnementaux qui président à la fabrique de chaque territoire.
Esquisser un inter-urbanisme
La dernière partie de l'essai est la plus prospective : Henry y esquisse la notion d'« inter-urbanisme », discipline réflexive et pluridisciplinaire qui se fonderait sur l'enquête de terrain plutôt que sur les modèles institutionnels — ZAC, écoquartiers standardisés, lotissements — dont la fragilité s'est révélée face à la diversité des situations contemporaines. S'inspirant de la permaculture et de son principe fondateur, « observer et agir », ainsi que du pragmatisme de John Dewey, cette approche placerait l'expérimentation et l'enquête au centre de la conception, dans une « démarche de bricolage » assumée face à la complexité des territoires. Elle appelle également à repenser les savoirs spécialisés de l'urbanisme, de l'aménagement et de l'architecture, pour y accorder une place plus importante aux savoirs locaux et aux pratiques situées.
L'ouvrage se referme sur une conviction : la sobriété n'est pas la fin de la fête, mais une invitation à faire avec et à faire mieux. Face à l'ébriété foncière des dernières décennies, Patrick Henry ne prône ni le renoncement généralisé ni le statu quo, mais une refonte en profondeur des méthodes d'intervention — une culture de l'attention et du soin qui, seule, pourrait infléchir la trajectoire de nos territoires tant qu'il en est encore temps.
Pour aller plus loin
- 📄 Télécharger le PDF gratuitement : https://payhip.com/b/26dPZ
- 📖 Commander la version papier (7 €) : https://payhip.com/b/OMZ5b
Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°16, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.