PP#6 — La Porte des Alpes qui voulait devenir Grande
Un texte de Sylvain Grisot — P'tit Papier n°6, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

Il y a des textes de prospective urbaine qui produisent des scénarios. « La Porte des Alpes qui voulait devenir Grande » en produit aussi, mais ce n'est pas son objet premier : c'est d'abord un journal de bord, une chronique en trois actes — juillet 2022, janvier 2023, octobre 2023 — qui suit, depuis l'intérieur, une consultation internationale de prospective urbaine lancée par la Métropole de Lyon sur l'un de ses territoires les plus ordinaires et les moins pensés : la Grande Porte des Alpes, à l'interface entre Lyon, Bron, Chassieu et Saint-Priest.
Un territoire sans nom, mais déjà saturé
Le texte s'ouvre par un arpentage. Sylvain Grisot, qui accompagne la démarche pour dixit.net, embarque avec les équipes de conception dans un bus promis pour un « survol » et qui finit, plus prosaïquement, par longer les arrière-cours d'un Auchan, les quais logistiques d'enseignes de bricolage parties ailleurs, une friche d'ex-IKEA en cours de réinvention. Plus de 1000 hectares, sur lesquels s'égrènent un centre commercial pionnier des années 1970, un aéroport d'affaires, un parc des expositions, une zone industrielle héritière de l'usine Berliet, un golf métropolitain, un campus universitaire, et — surprise récurrente du récit — une forêt de 30 000 arbres plantée il y a trente ans qui a fini par ressembler à une forêt naturelle.
Cette accumulation dessine ce que l'auteur nomme, en écho à une formule reprise en quatrième de couverture, un territoire « pas encore tout à fait » constitué : un lieu intensément traversé — par l'A43, par deux lignes de tramway — mais peu vécu comme un ensemble cohérent, fragmenté par des logiques d'opportunité successives plutôt que par un projet d'ensemble. Le nom même de « Porte des Alpes » s'est diffusé par capillarité, du centre commercial fondateur jusqu'au coiffeur et au bar PMU du quartier, sans qu'aucune institution ne l'ait jamais officiellement consacré comme périmètre de gouvernance.
Trois équipes, trois façons de tirer le fil
Face à ce constat, la Métropole a fait un choix méthodologique singulier : plutôt que de commander un plan-guide classique, elle a réuni trois équipes pluridisciplinaires — 51N4E, Devillers & Associés et Lafayette — et leur a demandé de produire, chacune à sa manière, un récit prospectif à l'horizon 2050, sans chercher à converger vers un scénario unique. Le président du comité scientifique de la démarche, le géographe Michel Lussault, leur avait même demandé de « durcir leur scénario au maximum » plutôt que d'arrondir les angles.
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Devillers & Associés part de la ressource la plus discrète et la plus vitale du site — l'eau — pour imaginer une nouvelle infrastructure métropolitaine de résilience : désimperméabilisation massive des sols, recharge de la nappe phréatique stratégique qui court sous le territoire, extension considérable de la canopée pour réactiver localement le cycle de l'eau. 51N4E retourne le regard vers les grandes pièces monofonctionnelles que le changement climatique et l'évolution des usages rendent obsolètes — parc tertiaire, zone industrielle, aéroport d'affaires — pour les faire basculer vers des formes plus denses, plus mixtes, plus intenses, dans l'esprit du ZAN. Lafayette, enfin, choisit de « tirer le fil du déjà-là » en misant sur deux moteurs bien réels du territoire, les fonctions productives et le paysage commercial, pour imaginer leur mutation plutôt que leur effacement — jusqu'à un strip commercial reconverti en espace de loisirs de proximité si les stations de ski voisines venaient à fermer faute de neige.
« On se donne la liberté d'un exercice joyeux, mais dans quelques années on n'aura plus le choix. »
Toucher terre : la confrontation aux futurs
La partie la plus stimulante du texte n'est pas la présentation des scénarios eux-mêmes, mais le compte rendu de leur restitution publique, au Château de Saint-Priest en octobre 2023, devant les élus, les acteurs économiques et les habitants du territoire. Grisot y observe, avec une lucidité qui n'épargne personne, les mécanismes classiques de résistance au changement : l'invocation de « la vraie vie », du « concret », la crainte de « sacrifier le développement économique aux enjeux de décarbonation » — y compris chez des interlocuteurs par ailleurs convaincus de l'urgence climatique. C'est particulièrement net autour du devenir de l'aéroport d'affaires, qui cristallise les postures de statu quo bien plus que les autres grands équipements du site.
De ces échanges, l'auteur tire une leçon méthodologique qu'il assume comme la vraie conclusion opérationnelle du cahier : penser des futurs distants à 2030, 2040 ou 2050 nécessite un authentique temps d'acclimatation collective avant toute décision. Il ne s'agit pas de trancher entre les trois récits, encore moins d'en réaliser un tel quel, mais d'organiser des « voyages collectifs » qui permettent de partager les imaginaires, d'identifier les attachements réels au présent, et de faire mûrir une culture commune de la transformation avant que l'urgence n'impose des choix dans la précipitation.
Faire territoire : de l'exercice de style à l'action foncière
Le texte refuse pourtant de s'en tenir à la seule vertu du dialogue. Il en tire une conséquence très concrète : attendre que les contours du projet se précisent, c'est prendre le risque de voir les dividendes de la transformation se concentrer entre quelques mains et de laisser se figer des points de blocage fonciers. D'où l'appel, formulé sans détour, à engager dès maintenant des réserves foncières qui garderont une vraie liberté de choix pour la suite — quel que soit le scénario finalement retenu, entre préservation des espaces agricoles et naturels, intensification des zones déjà urbanisées, et renaturation des grandes emprises obsolètes.
La conclusion de Sylvain Grisot élargit le propos à une thèse plus générale sur ce qu'est un territoire : ni une donnée géographique, ni un simple périmètre administratif, mais un construit, un processus, une dynamique qui se fabrique par le récit collectif autant que par l'aménagement. Un an après le lancement de la consultation, la Grande Porte des Alpes n'a toujours ni plan, ni gouvernance stabilisée — mais elle a commencé, par cet exercice même, à exister comme espace politique. Le cahier se clôt sur une postface de Michel Lussault, qui resitue la démarche dans l'horizon plus large des transitions écologiques et économiques à conduire, et rappelle, citant Raymond Williams, que la prospective n'a de sens que si elle « rend l'espoir possible plutôt que le désespoir convaincant ».
« La seule ressource infinie, c'est la créativité humaine. »
Reste, en creux du récit, une question qui dépasse le seul cas lyonnais : comment des collectivités confrontées à des dizaines de territoires comparables — ces zones d'activités, ces entrées de ville, ces parcs tertiaires vieillissants qui bordent toutes les métropoles françaises — peuvent-elles s'emparer d'une méthode aussi exigeante en temps, en dialogue et en tâtonnements ? Sylvain Grisot ne tranche pas, mais pose franchement la question de l'essaimage, en fin connaisseur des limites d'un urbanisme de la ZAC qui a produit, un demi-siècle durant, exactement ce type de territoires sans territoire.
Pour aller plus loin
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Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°6, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.