PP#18 — Naissance d'un parc — L'Île de Nantes, son Assemblée et le grand parc de Loire

Sur l'Île de Nantes, une Assemblée citoyenne inédite a été chargée de fixer l'ambition d'un futur parc de dix hectares avant que l'équipe de paysagistes ne prenne le crayon. Sylvain Grisot raconte, mois par mois, cette expérience de conception partagée.

Un texte de Sylvain Grisot — P'tit Papier n°18, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

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Le 10 juillet 2025, sous une chaleur encore lourde de la canicule qui vient de s'achever, une drôle de procession de « faiseurs et faiseuses de ville » traverse un petit jardin de mille mètres carrés planté quelques semaines plus tôt sur l'Île de Nantes, des carpes volantes japonaises flottant au bout de longs bambous. Ce « jardin dès que possible », ouvert en six mois à peine, n'est qu'un prototype. L'histoire que raconte Sylvain Grisot dans ce dix-huitième cahier des P'tits Papiers est celle, plus vaste, du grand parc de Loire qui vient d'y être annoncé : une dizaine d'hectares appelés à remplacer, à la pointe sud-ouest de l'Île, une friche industrielle marquée par vingt ans de « steppe lunaire ». Mais plus encore que le parc lui-même, c'est la méthode de sa naissance que ce cahier met en récit — et notamment celle d'une instance participative inédite, l'Assemblée de l'Île, à qui il a été demandé une chose peu banale : fixer le cap du projet avant même qu'un trait ne soit dessiné.

Une nouvelle équipe pour porter la bifurcation

En décembre 2024, pour ouvrir la quatrième séquence de la transformation urbaine de l'Île de Nantes — territoire qui affiche depuis plus de vingt ans le plus haut ratio de Grand Prix de l'Urbanisme à l'hectare de France — la Samoa change d'équipe de maîtrise d'œuvre urbaine. C'est désormais l'agence de paysage D'ICI LA, pilotée par Sylvanie Grée, qui prend la main, entourée d'Atelier Georges, H2O Architectes, Biotec, Le Sens de la Ville, Une autre ville, Vraiment Vraiment, Techni'cité et TPF Ingénierie. La feuille de route est claire : un nouveau quartier d'une vingtaine d'hectares, un grand parc en dialogue avec la Loire, l'adaptation du reste de l'Île, une exigence de solidarité et d'accueil du vivant. Sylvain Grisot s'embarque dans cette équipe avec une mission spécifique — capitaliser sur l'expérience, en tirer des enseignements utiles à d'autres, sans attendre la fin du projet et sans en lisser les aspérités.

L'Assemblée de l'Île, une instance à inventer

Face à des « démarches d'aller vers » classiques et des prototypages in situ, la pièce la plus singulière du dispositif est l'Assemblée de l'Île : un groupe permanent d'une quarantaine de personnes chargé de débattre en continu des grandes orientations stratégiques du projet, sollicité le plus en amont possible plutôt que de réagir à des plans finalisés. Composer ce groupe pose d'emblée une question insoluble — sur quelle base fonder sa représentativité, celle des habitants actuels ou celle, hypothétique, des futurs usagers du quartier ? L'équipe tranche pragmatiquement pour la diversité plutôt que la représentativité : sur cent trente-huit candidatures, trente-six personnes sont retenues et réparties en trois collèges d'égale importance — les habitants de l'Île comme de la métropole, les structures économiques et sociales du territoire (Solilab, commerçants, l'Agronaute, acteurs sociaux), et un « collège des transitions » chargé de porter la voix du vivant, complété par quelques experts thématiques. Le dispositif s'inscrit dans une tradition nantaise du dialogue citoyen très codifiée : aux élus légitimés par le suffrage universel la responsabilité de fixer un mandat clair, aux citoyens le débat et l'élaboration de propositions, aux élus enfin la décision, avec l'engagement d'expliciter tout écart par rapport à ce qui a été proposé — « une parenthèse participative dans la démocratie représentative », comme l'écrit Grisot.

Fixer le cap avant de prendre le crayon

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La véritable rupture méthodologique tient dans le séquencement retenu : les citoyens ne sont pas là pour dessiner le parc, mais pour répondre en amont à des questions fondamentales qui orienteront sa conception — à commencer par celle de « la nature », posée dès le départ pour ne pas la traiter en rattrapage. Faut-il mettre la nature au service de l'humain, par exemple comme moyen de rafraîchissement urbain, ou au contraire la préserver de toute activité humaine ? La première rencontre de l'Assemblée, le 22 mars, a lieu significativement dans le parc naturel de Beaulieu, réaménagé à la demande des habitants eux-mêmes, qui illustre une gradation d'usages que l'équipe cherche à reproduire : aménagements concentrés en lisière, zones de contemplation, espaces plus sauvages au cœur du site. C'est là que Sylvanie Grée pose le principe qui régira tout le processus :

« Dans la posture dans laquelle on vous met, on ne pourra pas être plus ambitieux que vous. C'est vous qui fixez le cap. »

Ce pari — laisser une page blanche à un collectif de citoyens sans rien dessiner en amont — inquiète autant qu'il stimule l'équipe de conception, contrainte par ailleurs à un calendrier resserré : la mission débute en janvier, l'Assemblée n'est constituée que le 13 mars, et une première esquisse est attendue dès juillet.

Quatre parcs imaginaires, une même direction

Les ateliers d'avril, au Hangar 32, font émerger quatre grandes familles de désirs, traduites en autant de planches d'inspiration : le parc de la déclaration d'amour à la Loire, centré sur le fleuve, son écosystème et ses berges rendues accessibles ; le parc des transitions humaines, pensé comme lieu d'échanges autour de l'économie sociale et solidaire ; le parc de l'apprentissage des relations à la nature, tourné vers la pédagogie et la biodiversité ; et le parc des socialisations spontanées, centré sur la convivialité. Travaillant en petits groupes autour de maquettes bricolées, les membres de l'Assemblée convergent malgré la diversité de leurs entrées vers une même intuition : un parc où la nature prédomine nettement sur les aménagements strictement humains — au point que l'équipe doit elle-même rappeler l'importance d'accueillir aussi des usages. Trois scénarios programmatiques en résultent, présentés aux élus le 13 mai, qui opèrent les premiers arbitrages avant que l'esquisse ne commence à prendre forme. Le 2 juillet, devant une Assemblée qui n'avait, de son propre aveu, « vraiment rien dessiné » pendant des mois, Sylvanie Grée présente les premières images du parc en noir et blanc — accueillies par des applaudissements spontanés qui disent la fierté d'un cap collectivement tenu.

Capitaliser sans lisser

Ce cahier assume une posture d'observation particulière, que Grisot théorise explicitement en ouverture : ne pas attendre la fin de l'histoire pour en tirer des enseignements, accepter le risque de se tromper en racontant « en marchant », éviter à la fois le regard surplombant de celui qui n'est pas au cœur de la bataille et l'absence de recul de celui qui y est trop collé. Cette tension entre proximité et distance critique traverse tout le texte, qui ne cache ni les frustrations de calendrier des membres de l'Assemblée renvoyés dans la salle pendant que les élus débattent à l'étage, ni le sentiment partagé que le temps court a contraint l'ambition méthodologique du dispositif.

Un bilan sans complaisance

Le bilan tiré en fin de saison est révélateur de cette honnêteté revendiquée. La satisfaction domine, côté élus comme côté citoyens, mais elle n'efface pas des regrets précis : la pression permanente du calendrier a moins manqué de temps en soi qu'elle n'a bridé la capacité de l'équipe à pousser plus loin l'expérimentation de nouvelles méthodes ; certains membres de l'Assemblée auraient voulu s'impliquer davantage au cœur du processus de conception, une envie que l'équipe de maîtrise d'œuvre partage explicitement ; surtout, la voix du vivant portée par le « collège des transitions » n'a, de l'aveu même des auteurs, pas été suffisamment entendue — un chantier pour la saison suivante, avec l'ambition d'ajouter aux dispositifs existants « quelques grains de folie qui ont parfois fait défaut ». La suite s'ouvre déjà sur un nouveau sujet, celui des mobilités, jugé essentiel pour donner forme aux îlots qui viendront border le futur grand parc — preuve que cette Assemblée, née dans l'urgence d'un printemps, s'est imposée comme un interlocuteur dont le projet urbain de l'Île de Nantes ne pourra plus se passer.


Pour aller plus loin

Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°18, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.

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