PP#5 — Projet de sol
Bernardo Secchi — P'tit Papier n°5, une republication proposée par dixit.net et l'association Transitions Urbaines dans la collection « Les P'tits Papiers ».

« Projet de sol » (« Progetto di suolo ») est un texte court et dense que l'urbaniste italien Bernardo Secchi publie en 1986 dans la revue Casabella, en réponse à deux collègues, Bernard Huet et Vittorio Gregotti, engagés dans les débats qui traversent alors l'urbanisme européen : le retour à la « ville historique » face à la « ville fonctionnelle » de la Charte d'Athènes, et la critique du jugement porté sur les principes de l'urbanisme moderne. À partir de ce dialogue, Secchi pose une thèse simple et radicale : le véritable objet du projet urbain n'est pas le bâtiment, mais le sol — sa constitution, son articulation, la manière dont il organise entre eux les espaces collectifs et privés d'une ville ou d'un territoire.
Alors que la pression pour construire d'énormes quantités de logements (…) semble avoir diminué, tandis que la pression pour « modifier » l'existant est forte. Je soutiens qu'il ne s'agit pas seulement de penser à modifier l'usage de ce qui existe déjà ou de le remplacer par une nouvelle architecture, de combler les parties des villes inachevées, mais qu'il s'agit aussi aujourd'hui de concevoir le sol de manière non triviale, réductrice, technique et inarticulée.
Un changement dans la manière de dessiner la ville
Secchi ouvre son propos par un constat « externe » : ces dernières années, la manière dont les urbanistes représentent cartographiquement leurs projets a changé. Dans une sorte de retour aux origines, le caractère iconique et métaphorique du dessin s'est accru, tandis que son caractère codifié a diminué. Le signe cherche désormais à entretenir avec l'objet une relation de ressemblance et d'allusion, à devenir une trace, un symptôme, un présage de ce à quoi le dessin ne peut se référer directement, mais qui reste présent dans l'imaginaire de la ville et du territoire potentiel.
Cette évolution n'est pas anecdotique : elle interrompt, selon Secchi, un long itinéraire correspondant à un programme de recherche cohérent — peut-être le signe de son abandon, ou du moins de son évolution profonde. Ce programme reposait « fondamentalement » sur un ensemble de propositions aspirant à un caractère universel : c'est précisément là que résidait son éthique. L'universalisation est ce qui rendait possible, ou du moins ce qui permettait de s'accorder sur les revendications de justice et les demandes de rédemption sociale que portait en lui l'urbanisme moderne.
Le programme « réductionniste » de l'urbanisme moderne
Dans ce programme, l'espace devenait isotrope, homogène, universel, représentable dans ses dimensions les plus abstraites au moyen d'un langage hautement codifié, presque entièrement symbolique — prolongeant ainsi le programme de « réduction » linguistique exploré simultanément dans d'autres domaines de réflexion. Il en découlait l'abandon, par l'urbaniste, de tout élément pictographique, de tout contenu métaphorique, de toute relation analogique entre ce qui était dessiné et ce qui était conçu. L'invisible — c'est-à-dire le projet social, la tentative d'affirmer dans la société les principes fondateurs de l'urbanisme — était le principal champ de réflexion de l'urbaniste, plutôt représenté par la parole, éventuellement enfermée dans un texte normatif, que par le dessin et ses développements.
Secchi précise que restreindre ce projet au seul texte de la Charte d'Athènes, ou le limiter à l'œuvre de quelques grands acteurs, serait réducteur. Ce programme avait des racines plus profondes et plus anciennes, que la Charte n'a fait que codifier temporairement et partiellement ; sous sa forme canonique, il s'est construit et lentement modifié grâce à une foule obscure de plans, de pratiques et d'auteurs. Ce ne sont donc pas seulement les grands principes qu'il convient de discuter, mais aussi les « formes canoniques » assumées par les pratiques d'urbanisme et leurs modifications successives.
En observant l'histoire des dessins d'urbanistes, on peut constater la perte progressive d'importance de la conception du sol : de sa construction, non seulement comme édification, mais aussi comme formation, organisation selon des dépendances logiques et des concordances grammaticales, comme composition d'éléments individuels ou de séries d'éléments — bref, comme définition des caractéristiques de la surface sur laquelle les bâtiments s'implantent en premier lieu.
Trois tendances dans le projet de sol
Secchi distingue, avec toute la schématisation qu'implique une telle périodisation, trois grandes attitudes qui ont marqué l'histoire du projet de sol.
La première tendance absorbe le sol, ses fonctions, ses rôles et ses significations dans la ville tout entière, comme le souligne Bernard Huet, dans un bâtiment qui devient lui-même une ville, siège d'une multitude de fonctions, de relations et d'images : résidence, magasin, clinique, centre social, parking, rue, lieu de proximité physique, condensateur allusif de l'intégration sociale, de l'agrégat, du protégé, du collectif. De Marseille à San Miniato, en passant par Rozzol Melara, de nombreux exemples, sous des formes plus ou moins extrêmes, denses et banales, ont repris et développé ce thème.
📄 Télécharger le PDF gratuitement : https://payhip.com/b/RXyzb
📖 Commander la version papier (5 €) : https://payhip.com/b/uHb9L
La seconde tendance réduit le sol à un support purement amorphe d'éléments techniques principalement dédiés à la communication rapide, fluide et canalisée entre objets, entre terminaux ; des réseaux de plus en plus configurés comme de faibles icônes diagrammatiques, des schémas mentaux, à travers lesquels on tente d'interpréter logiquement les flux, les échanges et les relations entre individus et activités diversement localisées.
Ces deux tendances en rencontrent une troisième, qui considère le sol à la lumière de ses caractéristiques métriques, en particulier son étendue, et répartit cette étendue entre différents usages, fonctions et activités selon des coefficients techniques appropriés et des règles associatives — image approximative d'une matrice des interdépendances structurelles de l'économie. Dans ces extensions, où l'identité est définie par les limites plutôt que par des caractéristiques internes spécifiques, le sol peut être représenté par un motif mécaniquement régulier, un « filet », sur lequel on localise, conformément aux théories de la localisation, les centres éducatifs, hospitaliers, de services, les activités individuelles — chacun indiqué en légende par sa localisation et sa quantité. Le dessin de l'urbaniste devient alors de plus en plus une carte dans laquelle il est difficile de reconnaître les traces de l'histoire et de la géographie même du territoire.
Ni supprimer le plan, ni seulement combler les vides
Face à l'espace urbain construit au cours des deux premiers tiers du siècle, et au regard inquiet qu'il impose sur les méthodes de sa conception, Secchi refuse deux réponses trop simples. On ne peut pas être naïf au point de penser que la question se résout en supprimant le plan d'urbanisme, ou en le modifiant ponctuellement comme on modifierait un texte législatif. Mais il serait tout aussi illusoire de penser « modifier » les caractéristiques de cet espace en insérant, dans ses petits et grands interstices physiques, fonctionnels et symboliques, des architectures qui rachèteraient par leur seule qualité la somme d'absences — de services, d'espaces collectifs, de forme, de représentativité — qui caractérise à divers niveaux la périphérie et les parties inachevées de la ville et du territoire.
Le problème lui semble différent et plus général : il concerne la conception des sols. Pour le dire de manière un peu extrême, le projet d'urbanisme est en grande partie un projet du sol — aussi bien lorsqu'il s'agit d'un acte de construction par « centuriation », que lorsqu'il s'agit de l'acte fondateur de la ville, d'une de ses parties, ou de la modification de l'existant. Il acquiert un sens au sein d'un projet social plus ample et prend de la valeur grâce au projet d'architecture. Ce projet a besoin de ses propres catégories conceptuelles, qui peuvent devenir ses éléments constitutifs ; il doit pouvoir se constituer simultanément à différentes échelles et se définir de manière processuelle, à travers des actes dont la succession est déterminée de manière interactive.
Penser en termes de « parties » de la ville et du territoire
Secchi reconnaît l'importance des catégories proposées par Bernard Huet, mais les juge insuffisantes, et cherche à expliquer pourquoi. La première question concerne la nécessité de penser en termes de « parties » de la ville et du territoire. Reconnaître des parties, c'est-à-dire des différences et des spécificités, correspond au moment où le regard de l'urbaniste commence à être actif : il sépare de l'arrière-plan les objets pertinents qu'il reconnaît et nomme comme différents. Cette opération pouvait peut-être s'effectuer de manière implicite au sein de vastes espaces régionaux culturellement homogènes, où la ville se détachait nettement de l'arrière-plan rural ; mais aujourd'hui, il n'existe plus de projet urbain qui ne commence par là.
Reconnaître des parties, c'est aussi poser d'emblée des questions de critères, de relations entre elles et de modalités d'interprétation. Secchi indique la voie qui lui paraît la plus féconde : celle qui conduit à interpréter les différentes parties comme le résultat de procédures formalisées ou coutumières d'interaction sociale, à travers lesquelles différents sujets, mus par différents intérêts acquisitifs ou représentatifs, transforment le territoire et ses usages selon des règles suffisamment reconnaissables. Des relations systématiques, pas nécessairement hiérarchiques, existent entre les parties ainsi constituées — relations simplement associatives ou au contraire dissociatives, qui peuvent devenir des relations de coopération, d'intégration, de dépendance, ou d'opposition, d'exclusion, d'interdiction. Pour éviter la circularité, les parties doivent donc être reconnues, nommées, décrites et qualifiées selon des critères qui ne se réfèrent pas au processus dont elles sont l'aboutissement, mais sur la base de leurs caractéristiques visibles, de leur morphologie — et non en tant que centre ou périphérie, quartier résidentiel noir ou blanc, ville bourgeoise ou ouvrière.
Parler des caractéristiques visibles d'une partie de ville sans faire référence à ses processus générateurs ou à son rôle est un problème que l'analyse morphologique a toujours tenté d'aborder sans jamais parvenir à le résoudre complètement.
De l'analyse morphologique à l'articulation
« Tracé », « subdivision », « hiérarchie monumentale » et « règle d'organisation spatiale » sont, de ce point de vue, des catégories importantes de l'analyse morphologique. Il s'agit toujours de catégories évitant l'évaluation, qui aspirent à être purement descriptives. Or le projet, lui, est éminemment jugeant. C'est pourquoi ces catégories semblent insuffisantes à Secchi, à moins de les inclure dans une catégorie plus vaste : celle de l'articulation.
Chaque partie de la ville, surtout lorsqu'elle est observée dans la constitution de son sol urbain, est fortement identifiée non seulement par la géométrie de ses tracés, la taille de ses subdivisions, la hiérarchie monumentale et les règles d'organisation spatiale, mais surtout par l'articulation des différents espaces collectifs et privés ; par l'articulation du réseau routier, plus que par son tracé, son maillage, sa hiérarchie et ses règles ; par les manières et les fréquences avec lesquelles les différents types de voirie se répètent, se juxtaposent, s'insèrent les uns dans les autres de manière répétitive ou selon des séquences qui ne renvoient pas nécessairement à des dispositions hiérarchiques ; par les manières dont les différents types de voies s'articulent aux différents types de bâtiments — sans que ceux-ci soient nécessairement typifiés — ainsi qu'aux espaces de stationnement, aux jardins, aux parcs, aux places et aux parkings.
Ce qui caractérise la ville historique et, par contraste, les banlieues récentes, c'est la grande articulation des espaces ; comment le sol, et pas seulement le sol urbain, n'est pas seulement un intermédiaire technique entre des choses ou des reliquats, mais il est toujours localement qualifié par rapport à une pluralité d'usages et de significations possibles.
La ville historique contre la « réduction » des banlieues
Pour Secchi, ce qui s'est passé dans les banlieues récentes est une « réduction » spectaculaire de cette articulation : la route n'est plus qu'un canal de circulation qui n'admet que des connexions avec la route secondaire, avec le parking, avec le logement. De l'habitation à l'usine, il y a un canal ; de l'habitation au magasin, il y en a un autre ; entre les canaux, des zones résiduelles à la destination incertaine, et donc aussi à la définition physique et matérielle incertaine. Une grande partie du sol se trouve dans cet état, et cela est très souvent déjà inscrit dans la conception initiale — il suffit d'observer les échelles auxquelles sont généralement conçus les espaces intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs. Les passages d'échelle sont précisément ceux par lesquels il est possible de mettre en évidence les différents niveaux de l'articulation spatiale ; ceux qui deviennent nécessaires pour illustrer de manière adéquate une plus ou moins grande articulation de l'espace. Ceux qui ont confondu le problème de la conception du sol avec celui du mobilier urbain ne l'ont tout simplement pas compris.
Les catégories descriptives de l'articulation seront d'autant plus riches, d'autant plus complexes, que la « machina rethorica » sera plus élaborée sur le plan paradigmatique — c'est-à-dire dans le jeu de la répétition des types — et plus encore, sur le plan syntagmatique, dans le rythme avec lequel changent les règles de leur agrégation. Parler d'articulation en ces termes n'est certes pas nouveau, c'est même parler de choses anciennes. Mais dépoussiérer ces termes, au moins provisoirement, permet peut-être de reconnecter les caractéristiques visibles de la ville et du territoire aux processus sociaux et économiques, et à leur histoire.
L'articulation, insiste Secchi, ne construit pas d'échelle de valeurs absolue : ce n'est pas parce qu'un espace urbain est plus articulé qu'il est nécessairement meilleur. L'articulation d'un espace doit toujours se justifier et se légitimer, comme le tracé, comme la subdivision ; mais, bien moins que ces derniers, elle peut trouver ses raisons dans l'histoire. Le système le plus banal, mais non inutile, de légitimation d'une articulation élémentaire est celui, par exemple, que proposent les ingénieurs du trafic en proportionnant les tronçons routiers, leur largeur, mais aussi leur différenciation et leur articulation interne et typologique aux flux de circulation attendus. À un niveau légèrement plus complexe, l'articulation de l'espace urbain, des espaces collectifs et des fonctions doit être compatible : un espace peut être trop articulé par rapport aux fonctions qui s'y déroulent et ne pas permettre d'orienter, d'ordonner, de donner du sens à notre perception ; mais bien plus souvent, c'est l'inverse qui se produit — il peut entraver, par son manque d'articulation, la bonne réalisation de plusieurs fonctions, de différentes activités ; il peut empêcher les points de contact : circulation et stationnement, stationnement et promenade, jeu et repos.
Il ne s'agit donc pas toujours de séparer, mais de qualifier ; la ville périphérique est souvent fatigante par excès de séparation, plutôt que l'inverse — elle est morne par absence de qualification. La séparation entraîne toujours la concentration, l'exagération des dimensions relatives ; elle conduit à établir des hiérarchies entre les espaces qui ne correspondent pas à celles entre les activités et à la signification qu'elles ont pour la collectivité.
Déplacer l'attention du bâtiment au sol
Tout cela, écrit Secchi, a pour but de déplacer notre attention : du bâtiment au sol, à la surface entre les bâtiments, qui ne peut être niée ou réduite à un pur espace technique. Le moment d'aborder ce sujet lui semble arrivé — en 1986 déjà — alors que la pression pour construire d'énormes quantités de logements en plus de ceux déjà existants semble avoir diminué, tandis que la pression pour « modifier » l'existant, elle, reste forte.
C'est sur ce constat que Secchi construit sa conclusion, et la thèse centrale du texte : il ne s'agit pas seulement de penser à modifier l'usage de ce qui existe déjà, ou de le remplacer par une nouvelle architecture, ni seulement de combler les parties inachevées des villes. Il s'agit aussi, désormais, de concevoir le sol de manière non triviale, non réductrice, non purement technique, et articulée.
Publié en 1986 dans Casabella, puis repris en 1997 dans Un progetto per l'urbanistica (Einaudi), ce court texte a valeur de manifeste. Il ne propose pas une méthode clé en main, mais déplace le regard : le sol n'est pas un arrière-plan neutre sur lequel viendraient s'ordonner les bâtiments, il est lui-même un objet de projet, porteur d'histoire, de géographie et de significations sociales. Près de quarante ans plus tard, alors que la pression pour transformer l'existant plutôt que pour étendre les villes n'a fait que s'accroître — notamment sous l'effet des politiques de sobriété foncière —, l'appel de Secchi à ne pas réduire le sol à un support technique, mais à en penser l'articulation, garde une actualité frappante pour quiconque s'intéresse à la fabrique des territoires.
Pour aller plus loin
- 📄 Télécharger le PDF gratuitement : https://payhip.com/b/RXyzb
- 📖 Commander la version papier (5 €) : https://payhip.com/b/uHb9L
Cette page présente une sélection substantielle du P'tit Papier n°5, préfacé et édité par dixit.net dans la collection « Les P'tits Papiers ». Le texte intégral, avec sa préface, est disponible via les liens ci-dessus.