PP#10 — Réparer Mayotte. Les chantiers de l'après-Chido
Un texte de Sylvain Grisot — P'tit Papier n°10, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido a frappé Mayotte avec une violence que l'île n'avait jamais connue — des rafales dépassant 220 km/h, un bilan humain longtemps incertain, des dizaines de milliers de bâtiments endommagés. Deux mois plus tard, en février 2025, l'urbaniste Sylvain Grisot part à la rencontre de celles et ceux qui, sur place, commencent déjà à penser l'après. Réparer Mayotte n'est pas un rapport d'expertise ni un plaidoyer abstrait : c'est un carnet de route, tenu jour après jour (J+57 à J+62), qui restitue une enquête de terrain menée avec des élus, des architectes, des associations et des habitants. Le livre assume une forme modeste — « je ne suis pas venu ici pour reconstruire quoi que ce soit » — pour mieux faire entendre une multitude de voix locales engagées dans la fabrique quotidienne de l'île.
Une île qui grandissait déjà trop vite pour ses infrastructures
Le point de départ du livre n'est pas seulement le cyclone, mais la trajectoire démographique qui le précède. Mayotte est passée de 180 000 habitants en 2007 à plus de 320 000 aujourd'hui — sans doute plus de 400 000 en comptant la sous-estimation chronique du recensement —, avec un taux de natalité de 4,5 enfants par femme et plus de la moitié de la population âgée de moins de 18 ans. Cette hypercroissance n'a pas été accompagnée par un développement des équipements et des services : explosion des bidonvilles, pénuries d'eau récurrentes, saturation des axes routiers, crise du système scolaire. Chido n'a donc pas créé une crise inédite ; il a révélé et amplifié des fragilités structurelles déjà à l'œuvre. Sylvain Grisot rappelle des chiffres qui disent l'ampleur de l'écart avec le reste du territoire français : un revenu par habitant sept fois inférieur à celui de l'hexagone, moins d'un quart des adultes titulaires du bac, seulement 30 % des personnes en âge de travailler en emploi. Traiter Mayotte « comme un département comme les autres » n'a, dans ce contexte, aucun sens.
Sortir des bidonvilles : une géographie de la précarité mal comprise
Une part importante du livre est consacrée aux bidonvilles, qui représentent plus de 40 % des logements de l'île — environ 30 000 bangas en tôle abritant sans doute 150 000 personnes sur près de 1 000 hectares. L'auteur démonte au passage un raccourci médiatique fréquent : l'idée que bidonville égalerait immigration clandestine. Les enquêtes de l'association Harappa, menées auprès de plus de 2 000 ménages, montrent au contraire une réalité beaucoup plus complexe, avec un gradient de légitimité selon la nationalité des parents, des enfants et la détention de cartes de séjour ; plus de 20 % des ménages comptent au moins un parent français, 70 % au moins un enfant français. Sur le terrain, à Mahabourini ou à Koungou (Carobole), Grisot documente des opérations de résorption progressives, pilotées avec des associations comme Actes & Cités, qui privilégient la mise en sécurité des habitants plutôt que la table rase, et une méthodologie de médiation permanente entre collectivités et riverains. Mais l'échelle du problème reste hors de proportion avec les moyens engagés : sur une cinquantaine d'opérations de résorption officiellement lancées, seule une dizaine avance réellement, freinées par des questions foncières non résolues et l'arrêt, depuis vingt ans, de toute production massive de logement social.
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« Le bidonville est le symptôme d'une croissance urbaine trop rapide. […] Aujourd'hui la situation est bloquée par la précarisation juridique d'habitants légitimes, l'effondrement de la production de logement social et l'arrêt des opérations de résorption de l'insalubrité. »
Reconstruire avec quoi ? La question des filières constructives
Le livre s'attarde longuement sur un enjeu trop souvent traité comme secondaire : avec quels matériaux et quelles filières reconstruire une île qui ne dispose d'aucune ressource structurelle locale ? Le bois de charpente vient d'Afrique de l'Est, de Madagascar ou des Landes ; le béton armé reste la valeur refuge mais coûte cher et pèse lourd, écologiquement comme socialement. Sylvain Grisot plaide pour la relance de la brique de terre compressée (BTC), une filière développée à Mayotte dès les années 1980 dans une logique de développement endogène, qui a permis de construire plus d'un millier de logements par an dans les années 1990 avant de s'effondrer avec la crise du logement social au début des années 2000. Ses atouts sont réels — faible consommation d'énergie, valorisation de déchets de chantier, confort thermique — mais elle ne répond pas à tout, notamment à la question de la structure porteuse, qui reste dépendante de l'extérieur. L'auteur appelle plutôt à un choix assumé de filières hybrides et standardisées, capables de monter en échelle rapidement, tout en questionnant frontalement le prix de la construction à Mayotte, nettement plus élevé que dans les autres DOM-TOM.
Apprendre à mieux construire face aux risques
Le passage de Chido a aussi révélé, selon les premières analyses de Harappa citées dans le livre, que l'essentiel des dommages n'est pas tant lié à la violence inattendue des vents qu'au non-respect des normes et des règles de l'art. Les maisons à double dalle ont globalement bien résisté ; ce sont les constructions en charpente légère, mal exécutées, qui ont le plus souffert. Grisot en tire une lecture nuancée, loin des raccourcis sur le « tout béton » : il faut surtout faire évoluer les pratiques constructives — liaisons entre lots, détails de charpente et de couverture, maintien de l'habitabilité en mode dégradé — et réfléchir à des dispositifs de protection graduée, comme ces volets de kiosques capables de se refermer sur les habitants en cas de choc, ou ces salles de bain en béton pensées comme noyaux refuges au sein de structures bois plus légères. La question des écoles, dont la moitié des salles a été endommagée alors qu'elles servaient déjà de lieux d'hébergement d'urgence, illustre l'urgence de penser des équipements hybrides, capables de fonctionner en mode normal comme en mode refuge.
Le foncier, nœud de tous les blocages
Le dernier grand chantier identifié par le livre est sans doute le plus politique : le foncier. Mayotte cumule un littoral soumis à la submersion, des pentes exposées aux glissements de terrain, des espaces naturels à préserver, et une population en forte croissance à loger. Mais au-delà de cette contrainte physique, c'est le régime de propriété lui-même qui bloque : la régularisation des occupations coutumières en propriété légale reste grippée, la multiplication des indivisions liées à des successions non réglées — aggravée par la persistance de la polygamie et de la matrilocalité — complique l'identification des propriétaires, et l'absence de cadastre à jour paralyse toute politique d'aménagement d'ampleur. Grisot décrit un système où le foncier est devenu, faute d'alternative, le principal refuge économique des familles — une « seule vraie richesse » sur laquelle s'accumulent tontines (chicoa) et constructions progressives. Sans politique foncière volontariste — expropriations ciblées, régulation de la spéculation, accélération de la régularisation —, aucune stratégie territoriale sérieuse n'est possible.
Une réparation, pas un retour en arrière
Ce qui distingue ce petit livre d'un simple constat de crise, c'est la conviction qui le traverse : Mayotte n'a pas besoin d'un retour à l'état antérieur, mais d'une relance de l'aménagement pensée comme moteur d'un développement endogène attentif à ses impacts sociaux — ce que l'auteur appelle un « urbanisme vivrier ». Cela suppose un dialogue adulte entre l'État et les collectivités locales, seules en mesure de faire le pont entre les cultures et les échelles d'action, mais qui ont besoin de moyens exceptionnels et d'une parole claire de l'État pour engager des chantiers structurants dans la durée. En clôturant son enquête au moment même où le cyclone Garance frappe La Réunion, Grisot élargit la focale : Mayotte est un territoire sentinelle, confronté plus tôt que d'autres aux pénuries de ressources et aux chocs climatiques, et sa capacité à inventer un mode de développement endogène et résilient concerne, écrit-il, « toutes et tous ». Un texte engagé, documenté et sans complaisance, qui refuse aussi bien le misérabilisme que les solutions clés en main venues de l'hexagone.
Pour aller plus loin
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Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°10, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.