PP#4 — Revitaliser Bryant Park

Le mémo fondateur de 1979 où William H. Whyte explique pourquoi Bryant Park, verrouillé et sous-utilisé, doit s'ouvrir plutôt que se fermer davantage.

William H. Whyte — P'tit Papier n°4, une republication proposée par dixit.net et l'association Transitions Urbaines dans la collection « Les P'tits Papiers ».

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En novembre 1979, l'urbaniste et observateur des espaces publics William H. Whyte adresse à la Fondation des frères Rockefeller un mémo de douze pages sur l'état de Bryant Park et du parvis de la bibliothèque publique de New York. Le document, rédigé dans une langue simple et directe, à l'opposé du jargon technocratique habituel, va devenir l'un des textes fondateurs du renouveau des espaces publics nord-américains — celui qu'on désignera plus tard sous le nom de « Placemaking ».

Bryant Park et le parvis de la bibliothèque municipale sont aujourd'hui dominés par les trafiquants de drogue. Mais les trafiquants ne sont pas la cause du problème. Le problème fondamental est la sous-utilisation des lieux.

Cette phrase d'ouverture renverse d'emblée le diagnostic communément admis. Face à un parc réputé dangereux, envahi par le trafic de drogue, la tentation est de répondre par plus de police et plus de fermeture. Whyte affirme l'inverse : c'est le vide qui a précédé et en partie provoqué l'invasion, et c'est en remplissant le parc de monde ordinaire que l'on chassera les indésirables — pas en l'entourant de grilles supplémentaires.

Un diagnostic chiffré : la sous-utilisation avant tout

Whyte s'appuie sur des données de terrain accumulées depuis le début des années 1970. En 1971 et 1972, années considérées comme relativement bonnes pour le parc, son équipe recensait environ 1 000 personnes présentes à l'heure du déjeuner les jours ensoleillés, avec des pointes à 1 400. Une étude approfondie confirmait des niveaux similaires en 1974.

Au moment où il écrit, la fréquentation a chuté d'un tiers à la moitié. Signe révélateur pour Whyte : la proportion de femmes, indicateur classique de la perception de sécurité d'un lieu, est passée de 42 % au début des années 1970 à seulement 29 %. Le nombre de personnes indésirables, lui, n'a pas beaucoup augmenté en valeur absolue — une centaine d'habitués tout au plus — mais leur omniprésence, faute de concurrence, les rend hypervisibles et menaçants.

Pourtant, la capacité d'accueil du parc est considérable. En comparant Bryant Park à d'autres espaces publics new-yorkais bien fréquentés — qui réunissent en moyenne cinq personnes pour 90 mètres carrés — Whyte calcule que les 22 000 mètres carrés du parc pourraient accueillir environ 9 500 personnes à l'heure du déjeuner s'il était aussi utilisé que les meilleurs espaces de la ville, comme le très dense Paley Park. Il estime prudemment qu'un minimum de 2 500 personnes aux heures de pointe est atteignable sans surpopulation, ce chiffre pouvant doubler à mesure que l'usage se développe.

Le parvis de la bibliothèque, moins spectaculairement mais tout aussi clairement, montre le même potentiel inexploité : la fréquentation des marches, restée stable autour de 78 personnes assises aux heures de pointe entre le début des années 1970 et 1979, pourrait au moins tripler avec les améliorations proposées.

La rue, clé de tout : un parc pensé comme un sanctuaire fermé

Pour Whyte, la leçon centrale de ses observations est que le facteur déterminant de l'usage d'un lieu est sa relation avec la rue. Or Bryant Park entretient avec elle une très mauvaise relation — et ce n'est pas un hasard.

Lorsque le plan du parc a été élaboré en 1934, l'intention était explicitement de créer un sanctuaire coupé du tumulte urbain : le parc a été surélevé d'un mètre ou deux au-dessus du niveau de la rue, entouré d'un mur, complété par une clôture métallique hérissée de pics, puis doublé d'une haie d'arbustes denses. Whyte note avec ironie que c'est très exactement la recette que l'on suivrait si l'on voulait, à dessein, créer un parc peu fréquenté — et que c'est très exactement contre ce type d'aménagement que Frederick Law Olmsted, le créateur de Central Park, avait mis en garde un demi-siècle plus tôt.

Il n'est pas souhaitable que ce pourtour de parc soit séparé des rues adjacentes par une barrière autre qu'une simple bordure de pierre. Il est encore moins souhaitable, dans l'intérêt de ceux qui l'utiliseront, qu'il soit séparé plus qu'il n'est nécessaire du parc intérieur… Les deux devraient être pensés comme un tout, chacun faisant partie de l'autre.

Olmsted s'était opposé avec la même vigueur aux grilles métalliques : « Je considère que la clôture métallique est incontestablement la plus laide qui puisse être utilisée. Elle est en contradiction évidente avec l'esprit d'un parc. Elle est plus adaptée pour une prison ou pour la résidence d'un despote qui craint d'être assassiné. »

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Le paradoxe que relève Whyte est que Bryant Park n'est même pas véritablement caché : d'une taille suffisante, on peut apercevoir l'intérieur depuis les escaliers de l'Avenue des Amériques ou, par endroits, depuis la 42e rue. Il n'est dissimulé que de quelques centimètres — mais ces quelques centimètres suffisent à décourager l'entrée. Le flux piéton, qui traverse pourtant le parc à un rythme dérisoire (540 et 480 personnes par heure sur les escaliers est et ouest de la 42e rue à l'heure du déjeuner, contre 4 500 sur le trottoir de la Cinquième Avenue devant la bibliothèque), aurait pu jouer le rôle d'aimant qu'il joue ailleurs : les endroits les plus appréciés pour s'asseoir, lire ou bavarder se situent presque toujours le long des flux principaux de piétons, jamais isolés d'eux. Les longues balustrades du parc, en plus d'empêcher la circulation, donnent un caractère labyrinthique au lieu et rendent difficile d'en sortir rapidement — un piège psychologique renforçant le sentiment d'insécurité.

Le parvis de la bibliothèque, à l'inverse, entretient une bonne relation avec la Cinquième Avenue grâce à des marches pratiques et accueillantes qui font du trottoir un élément continu de l'espace. Mais la moitié supérieure de la terrasse reste inutilisée, fermée par des haies de troènes face à des projecteurs abandonnés — un espace « sans fonction, sombre et lugubre » — tandis que la présence quasi permanente de trafiquants de drogue à son extrémité nord décourage la fréquentation du reste.

Recommandations structurelles : ouvrir plutôt que fermer

Pour Bryant Park, Whyte fixe une priorité absolue : l'accès par la 42e rue. Ses recommandations, précises et hiérarchisées, tiennent en une poignée de gestes simples : enlever les clôtures métalliques au-dessus des murs, enlever les arbustes, ouvrir de nouveaux escaliers larges et faciles à emprunter, prévoir des rampes pour les personnes handicapées — dont il souligne, en s'appuyant sur la suggestion d'Andrew Heiskell, qu'elles constituent un argument puissant et consensuel pour améliorer l'accès de tous, tout en facilitant aussi le passage des engins d'entretien comme les camions aspirateurs et les chasse-neiges.

Il préconise également d'ouvrir l'accès à la terrasse supérieure, déjà la partie la plus utilisée du parc, de réhabiliter les bâtiments des toilettes — pouvant accueillir de nouveaux usages comme un café, ce qui réglerait accessoirement le problème des indésirables en leur substituant un usage essentiel —, d'améliorer la vue depuis les escaliers de l'Avenue des Amériques, de réhabiliter la fontaine pour en refaire un lieu de rassemblement, et enfin de découper des passages dans les balustrades pour fluidifier la circulation intérieure sans pour autant perturber le plan axial d'origine.

Pour la bibliothèque, il recommande d'ouvrir la terrasse en supprimant les haies de troènes et les projecteurs à l'arrière tout en plantant de nouveaux arbres sur le devant — reprenant en cela la recommandation des architectes paysagistes de Cambridge Seven —, de promouvoir son usage avec des chaises, des tables et un service de restauration, et de nettoyer la façade de la bibliothèque, geste qu'il juge d'autant plus justifié que les aménagements du secteur voisin de Grand Central s'apprêtent à transformer l'atmosphère du quartier.

Whyte insiste sur un point d'arbitrage budgétaire frappant : sur les 415 000 dollars estimés par la proposition Cambridge Seven pour l'extérieur, les éléments essentiels de la réfection de la terrasse ne représentent que 45 000 dollars — le pavage et le travail de la pierre, environ 155 000 dollars, étant les postes les plus coûteux et les moins indispensables. « Le granit est beau, mais à ce prix-là on peut s'en passer. Chaque chose en son temps. Quelques milliers de dollars de chaises, de tables et de matériel de restauration feraient plus pour animer les lieux que des centaines de milliers de dollars de marbre et de pavés, et ils pourraient être mis rapidement en œuvre. »

L'exemple du café : la convivialité comme dispositif de sécurité

Whyte illustre sa thèse par un contre-exemple new-yorkais éloquent. À un pâté de maisons de Times Square, l'immeuble de New York Telephone disposait d'un parvis où, pendant des années, personne ne s'asseyait — il n'y avait nulle part où le faire. Les clochards s'y installaient, allongés contre les murs inclinés. Lorsque John Mulhearn est devenu président de la société, il a décidé de transformer la place en café en plein air, avec chaises, tables et buffet. Le succès a été immédiat : l'endroit est devenu très fréquenté par les employés et les passants, mais plus du tout par les clochards.

Comme John Mulhearn s'est plu à le souligner, le café s'est avéré être la meilleure des mesures de sécurité.

Whyte propose même, avec une pointe d'humour, qu'une des améliorations apportées à Bryant Park soit nommée en mémoire de Mulhearn, convaincu qu'il était possible de sauver le parc.

L'expérience du Metropolitan Museum of Art va dans le même sens : son parvis n'est pas plus attrayant que celui de la bibliothèque et les flux de piétons y sont même plus réduits, mais sa fréquentation est bien supérieure — trois ou quatre cents personnes assises, voire plus, contre une centaine devant la bibliothèque — simplement parce que le musée les y invite, notamment avec jusqu'à 200 chaises mobiles laissées en place jour et nuit, toute la semaine. L'endroit accueille musiciens et artistes, ne demande pas aux policiers de chasser les vendeurs de nourriture, et connaît remarquablement peu de problèmes de sécurité ou de vandalisme.

Programmation, entretien et sécurité : trois piliers indissociables

Whyte salue le travail déjà engagé par le Parks Council, qui a élaboré une série de propositions de programmation : amélioration du service de restauration, éventuel café, stands de fleuristes, chariots, stands de livres, kiosques d'information et de vente de billets, programme d'animations orienté vers l'après-midi et le soir pour élargir les horaires de fréquentation, et campagne de marketing pour construire une base d'utilisateurs dans le quartier environnant. Il salue en particulier l'inclusion d'un volet évaluation, souvent négligé dans ce type de projet, et recommande à ce titre les compétences de ses collègues de Project for Public Spaces.

Mais il met en garde contre une programmation seule, sans changements structurels : de bons programmes ont déjà existé à Bryant Park par le passé, sans jamais faire école durablement. « Pendant que l'orchestre joue, c'est splendide. Beaucoup de monde et peu d'indésirables. Vingt minutes après que le groupe ait rangé ses instruments, ils sont tous de retour. » Structurel et programmation doivent, insiste-t-il, se soutenir mutuellement — les kiosques à livres, par exemple, ne trouveront pas d'acheteurs sans un flux piéton suffisant, lequel dépend en partie des aménagements d'accès.

Sur l'entretien, Whyte relève que le personnel en place accomplit un travail honorable compte tenu de ses conditions de travail, mais qu'il est trop peu nombreux et sous-équipé. Il cite en modèle le précédent de Madison Square Park, où Donald Simon a mis en place, avec le soutien de la Fondation Ford, un programme baptisé Urban Parks Plaza associant une petite équipe supplémentaire au personnel existant et à la communauté des affaires voisine. Pour Bryant Park, il propose deux employés supplémentaires en semaine de mars à novembre, un les week-ends d'avril à octobre, pour un budget prévisionnel de l'ordre de 66 000 dollars (personnel, fournitures, frais généraux, gestion et supervision).

Sur la sécurité, Whyte refuse le solutionnisme policier pur : la police est déjà omniprésente à Bryant Park — elle arpente les allées, se poste aux entrées, va et vient devant la bibliothèque — sans parvenir à empêcher les trafiquants de revenir quelques minutes après son passage. Il ne s'agit pas pour autant de dénigrer son rôle, nécessaire face aux éléments les plus pernicieux du parc. Mais la véritable amélioration de la sécurité viendra, très probablement, de l'augmentation du nombre de visiteurs réguliers. Les parcs qui réussissent ont des « maires » — gardiens d'immeubles, personnels d'entretien, gérants d'épiceries : un visage familier, un repère, une présence rassurante. Whyte propose des gardiens supplémentaires fonctionnant comme les gardes en uniforme du Rockefeller Center, en liaison radio avec un poste de sécurité puis avec la police, en s'associant si possible aux dispositifs déjà en place chez New York Telephone et au City University Graduate Center. Leur rôle n'est pas de lutter contre la criminalité, mais d'influer, avec les agents d'entretien, sur le sentiment de sécurité ressenti par les usagers — « une grande partie de la bataille ».

Le patrimoine comme allié, non comme obstacle

Classé monument historique par la commission de préservation des monuments de la ville de New York, Bryant Park aurait pu voir ses changements structurels bloqués par crainte d'une atteinte au patrimoine. Whyte rapporte avoir présenté informellement le projet au président de la Commission, Kent Barwick, qui s'est montré non seulement compréhensif mais enthousiaste : usager de longue date du parc, il en connaissait bien le problème d'isolement et estimait que les changements envisagés visaient précisément à rendre le monument plus accessible. Il jugeait les autres membres de la commission probablement favorables, à condition que les changements structurels soient présentés dans le cadre d'un effort global incluant programmation, entretien et sécurité. Le New York Landmarks Conservancy, principal groupe privé de défense du patrimoine, avait de même été informé des propositions et y avait répondu positivement.

Une occasion à saisir

Whyte conclut sur un appel à l'action immédiate, assorti d'un plaidoyer budgétaire : les fonds nécessaires au lancement du programme sont relativement modestes et doivent être vus comme un investissement largement remboursé par l'amélioration de la qualité de l'environnement, de la valeur des propriétés et, dit-il, « des valeurs humaines ». L'effort de programmation, sécurité et entretien est estimé à environ 150 000 dollars ; les coûts de réhabilitation matérielle, plus importants, devraient être couverts par un programme de fonds publics du Park Department dépassant le million de dollars sur trois ans.

En attendant la mise en place du programme complet, il identifie deux priorités immédiates ne nécessitant pas de gros moyens : nettoyer et agrémenter la terrasse supérieure de la bibliothèque, et enlever les clôtures et les arbustes tout en ouvrant de nouveaux escaliers sur la 42e rue côté Bryant Park. Il suggère même la voie du permis privé : si un projet est conforme aux plans du Park Department, un donateur peut recruter directement un concepteur et une entreprise de travaux pour accélérer sa mise en œuvre — une procédure qui avait déjà permis de réduire de moitié la durée du projet de la sculpture Delacorte à Central Park.

Tant de choses sont déjà en place. Même les trafiquants de drogue nous aident. Même si vous les recrutiez exprès pour cela, vous ne pourriez pas trouver une équipe plus efficace pour démontrer l'urgence de la situation.

Whyte referme son mémo sur une note résolument optimiste : par un concours de circonstances, la plupart des postes clés sont alors occupés par des personnes compétentes et prêtes à agir — un alignement d'étoiles qui n'existait pas quelques années auparavant. C'est, écrit-il, une belle occasion à saisir.

L'histoire lui donnera raison. Le rapport de Whyte ne finira pas au fond d'un tiroir : il donnera naissance au projet de rénovation qui transformera Bryant Park, en une décennie, de lieu de perdition en oasis urbaine emblématique — et ses principes, simples et pourtant révolutionnaires pour l'époque, essaimeront à travers des centaines d'autres parcs et places aux États-Unis, en Angleterre et au Canada, posant les fondations de ce qui deviendra le mouvement du Placemaking.


Pour aller plus loin

Cette page présente une sélection substantielle du P'tit Papier n°4, préfacé et édité par dixit.net dans la collection « Les P'tits Papiers ». Le texte intégral, avec sa préface, est disponible via les liens ci-dessus.

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