PP#11 — Trente ans pour la canopée lyonnaise
Un texte de Frédéric Ségur — P'tit Papier n°11, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

Il y a des trajectoires professionnelles qui épousent si étroitement celle d'un territoire qu'elles finissent par se confondre avec son histoire urbaine. Celle de Frédéric Ségur, ingénieur forestier devenu, pendant trente ans, le pilote de la politique de l'arbre à la Métropole de Lyon, est de celles-là. Ce onzième numéro des P'tits Papiers prend la forme d'un entretien mené par Sylvain Grisot : loin d'un exposé théorique, c'est le récit, de l'intérieur, d'une transformation lente et méthodique — celle d'une ville qui a appris à regarder ses arbres non plus comme un décor, mais comme une infrastructure vivante au service de sa résilience.
De la foresterie américaine à la crise de confiance lyonnaise
Frédéric Ségur importe en France un concept alors quasiment inconnu : la foresterie urbaine, née aux États-Unis dans les années 1950 et développée surtout en Amérique du Nord, en Australie et, un peu, en Angleterre. L'idée fondatrice est simple mais renverse la focale habituelle : tous les arbres d'un territoire, publics ou privés, alignés ou dispersés, forment une seule forêt urbaine qu'il faut gérer globalement — « on sort de l'arbre sujet pour arriver à une logique d'ensemble », résume-t-il — en hybridant les savoirs de l'écologie et de la pédologie avec ceux de l'urbanisme, du paysage et des sciences humaines.
Formé dans une unité expérimentale de foresterie urbaine du côté de Birmingham, il rejoint la Communauté urbaine de Lyon en 1991 pour conduire un audit destiné à sortir d'une situation de défiance : à chaque projet d'aménagement, des habitants s'enchaînaient aux arbres pour empêcher des abattages annoncés. Son diagnostic révèle un patrimoine délaissé depuis vingt à trente ans, des milliers d'arbres potentiellement dangereux — un platane finira d'ailleurs par tomber près d'une crèche — et surtout l'absence de tout lieu de dialogue technique et politique sur le sujet. De ce travail de fond naît le service Arbres et Paysage, qu'il va diriger pendant trois décennies.
Des chartes qui font tenir un cap dans le temps long
Comment pérenniser une politique qui dépasse largement la durée d'un mandat électoral ? La réponse lyonnaise passe par des documents-cadres successifs. La première charte de l'arbre, élaborée dans les années 1990, n'a rien d'un texte réglementaire opposable : c'est un ensemble d'objectifs, à forte portée symbolique, pensé pour ne pas brider la créativité des concepteurs de projets urbains — et c'est précisément ce qui, selon Frédéric Ségur, en a fait la réussite durable, jamais remise en cause malgré les alternances politiques.
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Mais cette première charte reste surtout appropriée par la seule Communauté urbaine et centrée sur les arbres d'alignement des espaces publics, une part minime du patrimoine arboré réel. D'où un chantier de refonte engagé pendant plus de deux ans avec plus de cinquante communes, des associations, des entreprises et des professionnels de métiers différents, débouchant en 2010 sur une nouvelle charte territoriale, structurée en huit principes et vingt-cinq recommandations opérationnelles. Puis, à partir de 2017, le Plan Canopée vient hybrider ces valeurs éthiques avec les objectifs d'adaptation du plan climat, en s'appuyant sur une analyse cartographique de la couverture arborée pour cibler les besoins de développement, et en cherchant à mobiliser bien au-delà du seul périmètre métropolitain.
Cette dernière ambition répond à un constat frappant : à l'échelle de la Métropole de Lyon, 70 % de la canopée existante et de son potentiel de développement se situent sur le domaine privé, quand la collectivité n'en maîtrise directement que 10 %. Une politique solitaire, même volontariste, ne peut donc rien changer à l'échelle du territoire — d'autant que la nature continue, en parallèle, à disparaître deux fois plus vite sur le foncier privé que sur le domaine public.
Rompre avec la futaie régulière
Le changement de pratiques le plus structurant concerne la manière même de planter. Historiquement, les villes ont reproduit sur leurs espaces publics une logique de futaie régulière héritée de l'exploitation forestière et agricole : arbres d'une même essence, d'une même classe d'âge, plantés et renouvelés en même temps. Or cette homogénéité, protectrice en apparence, est en réalité une fragilité : elle expose l'ensemble d'un alignement à la même maladie, concentre les floraisons et donc les pollens allergisants, et forme des voûtes continues qui, si elles rafraîchissent bien l'air ambiant l'été, bloquent aussi l'évacuation de la pollution et de la chaleur émises par les voitures en dessous.
Face à ce constat, le service Arbres et Paysage promeut une gestion en « futaie jardinée », qui fait coexister plusieurs essences et toutes les classes d'âge, avec des prélèvements progressifs plutôt que des renouvellements brutaux. Cette hétérogénéité, couplée à un travail fin sur les palettes végétales adaptées au changement climatique et sur la diversité des tailles d'arbres, permet de composer avec les contraintes urbaines plutôt que de les subir.
Le sol et l'eau, infrastructures invisibles de la canopée
Un arbre ne pousse pas dans le vide : c'est l'un des fils rouges de l'entretien. La reconstitution de sols vivants en milieu urbain, expérimentée notamment sur l'opération Lyon Confluence, permet de fabriquer des substrats fertiles à partir du recyclage de terres excavées et de sous-produits de compostage, en résolvant la tension entre la stabilité qu'exige la voirie et la porosité qu'exige le végétal. Frédéric Ségur pointe un contresens répandu qu'il souhaite voir dépasser :
« Je ne connais pas de parkings de supermarché où on peut garer sa voiture à l'ombre, parce que les arbres ont été plantés dans des conditions telles qu'ils n'ont aucune chance de pousser. »
Le second levier de rafraîchissement, après le végétal, est la gestion du cycle de l'eau : déconnexion des eaux pluviales des réseaux classiques pour irriguer directement les plantations, transformation d'anciennes trémies routières en bassins de rétention capables d'arroser les arbres en période de canicule. Plusieurs grands projets ont servi de terrain d'expérimentation à cette approche intégrée — la Cité Internationale conçue avec Renzo Piano et Michel Corajoud dans les années 1990, où le programme de recherche Sciencil a permis de confronter chercheurs, pépiniéristes et collectivité pendant une dizaine d'années ; ou la requalification de la rue Garibaldi, pensée après la canicule de 2003 pour réduire la place de la voiture tout en préservant systématiquement les arbres existants plutôt que de repartir d'une composition géométrique.
Des obstacles devenus culturels plus que techniques
Après trente ans, Frédéric Ségur situe les principaux blocages moins dans la technique — largement stabilisée et documentée — que dans la culture professionnelle et le temps politique. Les élus, contraints par la durée des mandats, privilégient souvent l'action visible et quantifiable — un million d'arbres plantés — au détriment d'indicateurs de qualité à long terme comme la surface de canopée effectivement pérennisée. Le cloisonnement des métiers de la voirie, de l'eau et du paysage freine également la diffusion de solutions pourtant éprouvées, faute d'un référentiel et d'un langage communs. Reste, conclut-il, à organiser cette troisième étape : après le diagnostic et l'expérimentation, celle du partage et de la standardisation des savoir-faire acquis à Lyon — un passage de témoin que ce Petit Papier contribue, à sa manière, à amorcer.
Pour aller plus loin
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Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°11, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.