PP#15 — Voix de Mayotte — Deux décennies de libertés constructives

Entre 1980 et 2000, la Société Immobilière de Mayotte a inventé une politique de logement social fondée sur l'accession, les matériaux locaux et la formation des artisans. Deux architectes témoins racontent cette expérience, à relire après le cyclone Chido.

Un texte de Attila Cheyssial & Vincent Lietar — P'tit Papier n°15, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines. Publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

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Sur les hauteurs de Mamoudzou, une case au toit de tôle, aux murs de brique de terre stabilisée et aux arcs de pierre soigneusement appareillés, est aujourd'hui classée monument historique. Construite en 1983, la case Dôme n'a rien d'un manifeste architectural spectaculaire : c'est un petit objet modeste, presque timide dans le paysage urbain mahorais. Elle est pourtant le témoin le plus tangible d'une aventure de vingt ans qui a produit plus de 16 600 logements sociaux et intermédiaires, structuré une filière artisanale locale de plusieurs centaines d'entreprises, et posé les bases d'un urbanisme mahorais qui ne devait rien copier de la métropole. C'est cette histoire, celle de la Société Immobilière de Mayotte (SIM) et de la production des équipements publics qui l'a accompagnée, que racontent Vincent Liétar et Attila Cheyssial, deux architectes qui en ont été des acteurs de premier plan.

Une île isolée, une administration à inventer

Pour comprendre la portée de cette expérience, il faut se représenter la Mayotte du tournant des années 1980 : une île coupée du monde, où il ne s'est presque rien passé depuis 1841, sans routes, sans eau courante, sans électricité, où traverser du nord au sud prenait trois jours à pied ou en pirogue. Lorsque François Mitterrand est élu en mai 1981 et laisse entendre que le destin de Mayotte est de rejoindre l'indépendance comorienne, l'administration se fige dans l'expectative. Pourtant, l'île reste française, et l'État décide de construire des logements sociaux en urgence : l'objectif affiché est de 7 500 logements en dix ans, dans un contexte de pénurie chronique de matériaux importés.

C'est dans ce vide institutionnel autant que matériel qu'agit la SIM, créée en 1977, sous la direction de Jacques Maurice, lecteur assidu de Hassan Fathy et attentif dès l'origine aux savoir-faire et aux cultures locales. Autour de lui se rassemble une équipe volontairement pluridisciplinaire — un ethnologue, un géographe-démographe, puis deux architectes, Vincent Liétar et Attila Cheyssial — dont le principe commun tient en une phrase : construire pour et avec les habitants, avec leurs savoir-faire, des matériaux locaux, et une architecture adaptée au climat comme aux modes de vie.

La case SIM, ou l'habitat social comme levier de développement endogène

Vincent Liétar, qui intègre la SIM au tout début des années 1980 et y œuvrera jusqu'en 2010, décrit une démarche construite à contre-pied des politiques hexagonales — jusque dans son objet. Là où le logement social français est massivement locatif, la SIM parie sur l'accession à la propriété, parce qu'à Mayotte l'habitat est culturellement affaire d'être chez soi, dans une société où le terrain appartient traditionnellement aux femmes et où le père doit construire pour ses filles. La « case SIM » reprend d'ailleurs la logique de la case traditionnelle mahoraise : deux chambres organisées autour d'une cour d'environ 200 m², espace ouvert que la famille pourra faire évoluer au fil du temps et de ses moyens.

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Pour tenir des coûts extrêmement serrés — de 2 000 € en 1981 à 25 000 € en 2004 pour une case livrée — l'équipe invente tout un dispositif économique local. La coopérative Musada sécurise l'approvisionnement en matériaux via des magasins-relais dans les villages ; plus de 400 artisans et PME, souvent sans diplôme ni compte en banque, sont identifiés et accompagnés plutôt que mis en concurrence par appels d'offres classiques, jugés inadaptés à un tissu économique informel ; l'Association pour la formation professionnelle et continue (APFPC) délivre aux compagnons des qualifications qui font alors figure de diplôme. La brique de terre compressée (BTC) s'impose progressivement comme matériau de référence, moins coûteuse à produire que le parpaing importé et porteuse de retombées économiques locales bien supérieures.

Le dispositif tient aussi par une porosité assumée des rôles : Vincent Liétar insiste sur le fait que l'architecte de la SIM était simultanément maître d'ouvrage, maître d'œuvre et parfois artisan — une « osmose » qui, selon lui, a nourri l'adaptation constante du programme aux moyens de production réels du territoire plutôt que l'inverse.

« La dignité se construit aussi avec son logement, et y participer donnait un sens extraordinaire à tous nos métiers. Il en résultait une mobilisation et une dynamique qu'il serait bien utile de retrouver aujourd'hui. »

Attila Cheyssial et les équipements publics : former en construisant

Si la SIM a concentré l'essentiel des moyens sur le logement, Attila Cheyssial déploie en parallèle, à partir du début des années 1980, une démarche jumelle pour les bâtiments publics — écoles, dispensaires, collèges, mairies — avec le même diagnostic de départ : un « divorce » entre l'ingénierie que ses confrères apportent de métropole et les savoir-faire réellement disponibles sur l'île. Architecte de formation mais aussi passé par les Compagnons du Devoir, il fait venir des charpentiers et maçons volontaires techniques, forme des équipes locales sur le chantier même — jusqu'à cinq cents ouvriers dans une cinquantaine d'entreprises regroupées au sein d'un groupement d'intérêt économique, le GIE — et met en place une grille d'évaluation hebdomadaire des chantiers, le TRAQE (Technicité, Rapidité, Aspect, Qualité, Encadrement), pour objectiver la montée en compétence.

Le résultat, selon lui, tient à un principe simple : dessiner en pensant la mise en œuvre, jusqu'à parfois endosser lui-même la direction d'un chantier abandonné par une entreprise récalcitrante, comme au collège de Tsimkoura en 1983. Cette conception-réalisation en régie, low-cost par nécessité — jusqu'à trois fois moins chère que les grandes entreprises métropolitaines — s'arrête au tournant des années 1990 avec la régularisation réglementaire du secteur du bâtiment, qui exclut les entreprises non certifiées et rend le modèle du GIE juridiquement intenable. Cheyssial quitte alors l'île, avant d'y revenir en 2017.

Ce qu'en dit la reconstruction, après Chido

L'entretien prend tout son relief à la lumière du cyclone Chido, qui a détruit ou endommagé une part considérable du bâti mahorais en décembre 2024. Les deux architectes convergent sur un point : la reconstruction ne se fera pas en cherchant d'abord des solutions techniques, mais en réinventant un outil opérationnel capable de porter une production massive et continue dans la durée — car ni les artisans ni les PME ne se mobilisent sur de simples appels d'offres ponctuels. Vincent Liétar plaide pour relancer un programme d'accession volontariste, estimant le locatif social importé de métropole toujours mal adapté à la culture de l'habitat mahorais, et pour penser dès à présent la densification par le foncier existant plutôt que par la seule extension urbaine — il cite l'exemple d'une opération de la SIM à Doujani, où quatre parcelles individuelles sont devenues douze logements en R+1 et R+2 organisés en mini-médina.

Attila Cheyssial, lui, insiste sur la défaillance de mise en œuvre plutôt que sur la norme elle-même comme cause première des effondrements observés après le cyclone : de nombreux bâtiments dessinés par des ingénieurs compétents se sont envolés faute d'interface réelle entre charpentier, couvreur et maçon sur le chantier. Il voit dans la vidéo pédagogique et la préfabrication raisonnée — non pas la standardisation industrielle, mais la reproduction fidèle d'un modèle sur-mesure pensé en amont — des leviers pour retransmettre aujourd'hui, à moindre coût humain, ce que le compagnonnage de terrain transmettait alors sur des années.

« Il faut identifier clairement ce qui est en intelligence avec le contexte avant de lui imposer des réponses toutes faites. »

Ni Liétar ni Cheyssial ne revendiquent une méthode transposable telle quelle. Ce qu'ils transmettent, plus modestement et plus utilement, est une manière de regarder un territoire avant d'y construire : prendre le temps de formuler les besoins, mobiliser les compétences locales plutôt que les contourner, et accepter que l'aménagement — la question du foncier, de la densité, des usages — précède et conditionne toute réponse architecturale. Une leçon que l'urgence de la reconstruction post-Chido rend à la fois plus difficile à tenir et plus nécessaire que jamais.


Pour aller plus loin

Ce texte reprend l'intégralité du P'tit Papier n°15, coédité par dixit.net et l'association Transitions Urbaines, publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0 — vous pouvez le partager et le citer librement en mentionnant la source.

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