❤️🩹 Le soin des choses de la ville
À Gênes, le 14 aout 2018, le pont Morandi s’effondre en emportant la vie de 43 automobilistes. Pourquoi n’a-t-on pas repéré la corrosion qui attaquait les câbles ? Parce qu’ils étaient enchâssés dans une gaine de béton. C’est plus qu'un défaut de conception qui a empêché la maintenance de l’infrastructure. C'est l'illusion d'un béton armé pour durer éternellement. Routes, ponts, immeubles : autant d’objets qui se donnent l'air d'être immuables et qui ont pourtant besoin de soins réguliers.
L'oubli des contraintes de maintenance est trop souvent la norme dans la chaine d’un projet urbain. On se préoccupe beaucoup de l’inauguration, et trop peu de la vie réelle du bâtiment, des infrastructures et des personnes qui s’en occupent. Cette préoccupation de faire durer les choses, c’est la maintenance. À l’heure des crises environnementales qui nous imposent de réduire radicalement la consommation de ressources, faire durer est tout aussi crucial que faire durable.
Convoquer les théories féministes du care pour comprendre cette impasse est particulièrement éclairant. La question du soin ne concerne pas que les humains, mais également les choses. Pourtant notre société dévalorise et occulte la fragilité, ainsi que celles et ceux qui prennent soin de ce qui est vulnérable, qu’ils et elles soient infirmiers ou techniciennes de maintenance.
Il nous faut donc sortir de l'illusion de la permanence, accepter l'idée que les choses qui font la ville sont fragiles et ont aussi besoin d'attention. Tenir compte des besoins de la maintenance est cependant loin d’être évident. Parce que ce sont des expertises peu codifiables, qui relèvent d’une connaissance et d’une sensibilité qui s’acquièrent sur le terrain. L’absence de maintenance dans la fabrique de la ville est donc un problème organisationnel.
C'est aussi un problème de modèle économique. Focalisés sur l'investissement, nous peinons à accepter qu'il faut aussi consacrer de l'argent et du temps pour la maintenance continue de nos bâtiments et de nos infrastructures. C'est d'autant plus vraies pour les Collectivités, sommées de réduire coûte que coûte leur masse salariale et leurs budgets de fonctionnement alors que les transitions nécessitent toujours plus de compétences.
C'est surtout un problème culturel. Nous vivons encore dans la culture du grand bâtisseur et du jetable. Il nous faut désormais faire l'éloge de celle qui a réussi à ne pas construire en préservant un bâtiment existant, ou de celui qui, par son attention quotidienne, a évité la panne d'une infrastructure critique sans que l'on s'en aperçoive. C'est aussi un nouvel attachement aux choses qui nous entourent, quelles que soient leurs imperfections ou leurs fragilités.
Nous avons exploré cette question de la maintenance lors d'un échange avec Jérôme Denis, sociologue au Centre de sociologie de l'innovation des Mines Paris, et co-auteur de l’ouvrage Le soin des choses. Pour une politique de la maintenance avec David Pontille. À vous de l’écouter dans le podcast qui suit.
— Transitions Urbaines (LinkedIn)
PS : Nous nous retrouvons pour un entretien en public avec Paul Fenech sur les vivants autres qu'humains dans la ville le 12 mars à Nantes ! Inscrivez-vous.
🗞️ Notre actu'
- Le 12 mars à 18h30 à Nantes (au Labo Diva) : Petit Entretien avec Paul Fenech, chercheur en écologie, qui s'intéresse à l'adaptation de la faune sauvage dans les espaces urbains. Rongeurs, oiseaux, batraciens... il n'y a pas que les humains qui peuplent les villes. Comment modifient-ils leurs comportements ? Qu'est-ce que cela nous apprend sur nos façons de cohabiter un territoire ?
- Le 31 mars et 1er avril, Transitions Urbaines animera deux ateliers "Fresque de la ville" au sommet ChangeNOW 2026. Inscrivez-vous gratuitement.
- Notre dernière publication : Courage ! des témoignages d'élus municipaux sur la manière de mener les transitions à l'échelle locale.
Nos publications sont disponibles en format papier et numérique dans notre librairie en ligne.
📅 À l'agenda
- Le 5 mars à Fribourg, le collectif Architectes pour le Climat organise une conférence de Florian Rochat “Une architecture par-delà nature et culture. Projet de rénovation d’une ferme et de réhabilitation du domaine agricole”.
- Le mercredi 11 mars, Plateau Urbain présente le rapport “les premières leçons de Césure”, après 4 ans d’expérimentation. À Césure, évidemment.
- Le mardi 31 mars se tiendra la plénière du Programme d'études partenarial sur l'eau dans la ville piloté par le département de la Seine Saint Denis, avec comme grand témoin Emmanuel Bellanger, historien spécialiste des banlieues et du Grand Paris.
- Le 1er et 2 avril, à Roubaix, le Mouvement de l’Urbanisme Culturel organise deux jours consacrés aux démarches artistiques et culturelles en lien avec la fabrique urbaine et paysagère et les enjeux des bifurcations écologiques, sociales, démocratiques.
💌 On aime
- Lire l’enquête de Raphaëlle Guidée dans les récits des chutes et des renaissances de Détroit : La ville d’après, Flammarion 2024.
”Qu'elle vienne des acteurs institutionnels ou des militants, la confiance accordée aux récits comme instrument révolutionnaire se heurte au constat que les progrès accomplis par leur intermédiaire sont aussi imperceptibles que les injustices auxquelles ils tentent de mettre fin. Car l'effondrement économique de Detroit relève de la « violence lente » étudiée dans un autre cadre par Rob Nixon, celui des catastrophes environnementales. Comme celles-ci, la catastrophe économique s'inscrit dans un « temps non spectaculaire » qui éloigne les causes des conséquences. Cela signifie qu'il est non seulement difficile de relier les désastres présents à leurs origines éloignées dans le temps, mais que les remèdes apportés ne peuvent y mettre un terme net. Il en va de la pollution chimique dissimulée dans les sols longtemps après la démolition des usines comme de la discrimination qui survit au progrès des lois.”
- Le cahier de recherche de la Caisse des Dépôts, en partenariat avec la Coop des Communs. Huit études de terrain pour outiller les collectivités territoriales dans la pratique du commun.
"La question de la propriété est l’un des principaux obstacles à l’appropriation du concept de communs par les acteurs publics et privés. La dichotomie entre propriété publique et propriété privée, consacrée par le Code civil napoléonien, rend difficile la reconnaissance de formes hybrides de propriété commune et la compréhension des multiples faisceaux de droits qui y sont associés. Les compétences des acteurs publics et, plus particulièrement, des collectivités locales, peuvent entrer en conflit avec les attentes des collectifs souhaitant participer directement aux décisions concernant la gestion des ressources naturelles."
- Le podcast par Sismique - Où va le monde ? sur les cartes comme enjeu stratégique d’ouverture mais aussi de souveraineté politique et culturelle, avec Sébastien Soriano, directeur de l’IGN.
- Les Actes des Assises Nationales du foncier et des territoires du LIFTI. Cette publication rapporte les débats qui se sont tenus lors ANFT 2025 à Nancy.
“Il faut donc avant toute chose décentrer et décentraliser sur ce sujet central, en réinterroger les périmètres, car au LIFTI nous restons persuadé que le foncier est le socle – vivant – de l’ensemble de nos défis sociétaux. Le foncier est pour nous une nouvelle matrice de l’action.”
- “Portfolio : la mise en image des déchets dans la ville” (revue Urbanités), photographies et textes de doctorants en rudologie qui interroge sur ce que disent les déchets de nos espaces urbains et de notre société.
Le concept moderne de déchet naît dans la ville, comme le retrace Sabine Barles (2005) dans son ouvrage L’invention des déchets urbains. À partir des années 1880, aux Nords, l'imbrication entre ville, industrie et agriculture en termes de circulation de matières s'atténue, du fait de multiples facteurs, dont l’étalement urbain, ainsi que l’apparition de matières plus abondantes, plus rentables ou plus commodes.
