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🥵 Il ne faut pas gâcher cette canicule

Cette canicule ne peut demeurer sans réponse. Elle justifie un changement de méthode et doit ouvrir une nouvelle étape de mobilisation.
🥵 Il ne faut pas gâcher cette canicule

Sur la carte, la tache rouge écarlate s'éloigne de l'Hexagone et nous respirons enfin. Ce n'est pas encore tout à fait l'heure du bilan, et pourtant la tentation est déjà grande de refermer cette parenthèse douloureuse et de passer à d’autres sujets. Mais il ne faut pas gâcher cette crise : elle doit être le signal de lancement du grand chantier de l'adaptation de nos territoires et de lieux de vie comme de la décarbonation de nos modes de vie.

Un échec collectif au test de robustesse

Il y a d'abord eu les effets sur nos corps. La chaleur omniprésente, l'épreuve de la traversée de la rue sous le soleil de plomb, les nuits étouffantes. Nous avons ressenti dans nos chairs le retard du chantier de la réhabilitation de l'existant, l'inadaptation de nombre de bâtiments neufs et le retard de la végétalisation de nos espaces urbains. Alors que certains parlent encore de « confort d'été », il est déjà question d'habitabilité.

Puis la vague de chaleur a commencé à faire tomber les dominos les uns après les autres. D'abord l'école, qui devrait être une bulle de protection pour nos enfants et un refuge de proximité pour le quartier : c'est pourtant elle qui s'est effondrée la première. Et puis les trains s'annulent, l'électricité se coupe, les pompiers manquent de glace, la climatisation de la Défense est à la peine, les hôpitaux surchauffent, une raffinerie passe au ralenti, des centrales nucléaires s'arrêtent, l'eau potable manque, l'air est pollué, les noyades se multiplient, un pont levant se bloque, une usine de chips ferme, les stocks de sang baissent, des milliers d'animaux d'élevage meurent, le prix du blé augmente, la mer surchauffe, les oiseaux tombent du ciel…

Or quand les rues, les bâtiments ou les infrastructures de nos villes ne sont plus à la hauteur, ce sont leurs habitants qui en font les frais. Des milliers de personnes sont mortes en quelques jours, autant victimes de la canicule que de notre inaction. Cette crise, comme toutes les autres, est profondément inégalitaire : ce sont toujours les plus pauvres, les plus fragiles et les plus isolés qui sont en première ligne. La fuite à la campagne ou l'assignation dans un logement inhabitable, le bureau climatisé ou le chantier en plein cagnard, l'hôtel au frais ou l'immeuble sans volets… La capacité des décideurs à trouver refuge pendant la crise est un puissant frein aux actions d'adaptation.

On ne peut pas dire que nous ayons passé dignement ce test de robustesse collectif. C'était pourtant l'une des canicules les moins violentes des décennies à venir et la canicule de 2003 avait pu être considérée comme un premier crash-test ! C'était un événement parfaitement prévu. Les retards pris sur l'adaptation de nos villes ont pourtant rendu inhabitables trop de logements et d'espaces urbains. L’impréparation de nos organisations a aussi amplifié les impacts de la crise. Les premiers effets systémiques sur nos infrastructures — mobilité, énergie, eau, télécom, santé — signalent des fragilités aussi critiques que connues. Mais les efforts d'anticipation restent anecdotiques, et la gestion de crise témoigne d'un vrai défaut de prise de conscience politique de la gravité de la situation, comme d'une incapacité à faire des choix à la hauteur.

Baisse permanente des budgets dédiés à la transition, attaque contre les agences de l'État chargées de la mener, abandon en rase campagne de la planification écologique, détricotage patient des législations environnementales… On ne peut pas dire que les signaux soient bons. Alors, face à la crise, la peur de l'inaction monte. Mais pas d'inquiétude : il y aura des réactions. On a déjà eu droit à une opposition entre la climatisation et l'arbre, magnifiquement mise en scène par l'extrême droite. S'y ajoutent un passionnant débat sur le port du bermuda et Bercy qui propose des gels de budgets pour refroidir l'atmosphère. Au vu du sale état dans lequel est l'État, on va probablement voir émerger un programme de défiscalisation de ventilateurs, un AMI pour planter un arbre par maire, une appli météo animée par un ministre, un numéro vert et un guichet unique.

Engager les chantiers des transitions urbaines

Soyons sérieux. La crise était annoncée et les chantiers à mener pour y faire face sont connus.

Il y a d'abord le grand chantier du bâti existant, qu'il faut à la fois décarboner et adapter au nouveau climat. Les fenêtres peintes au blanc de Meudon et les couvertures de survie sur les vélux ne suffiront pas. Il nous faut isoler, ventiler et protéger du soleil tout ce qui peut l'être. La tâche est immense, mais elle est nécessaire pour réduire nos émissions et adapter nos bâtiments au nouveau régime climatique ; elle sera en outre fortement pourvoyeuse d'emploi. Reste à inscrire une politique publique ambitieuse dans la durée, ce qui nécessite du courage et un vrai sens des responsabilités.

Il y a ensuite celui de la végétalisation des espaces urbains. C'est tout autre chose que des pots de géraniums géants sur la place de la mairie et des pergolas connectées sur le parvis de la gare. Il nous faut planter une véritable infrastructure de résilience dans les parcs, dans les rues comme dans les espaces privés, au cœur de la ville comme dans les zones commerciales. Et pour cela il nous faut faire de la place, désimperméabiliser et planter une nouvelle canopée, capable de nous protéger des canicules comme des inondations par ruissellement. Les arbres qui feront de l'ombre en 2050 doivent être plantés dès cet hiver, et il faut en planter tellement qu'en couper un ne fera plus débat.

Les infrastructures urbaines doivent elles aussi devenir robustes pour faire face aux crises. Écoles, hôpitaux, transports en commun, télécoms, énergie, eau potable, alimentation… chacune doit tenir face aux turbulences, assurer la continuité des services essentiels et proposer un refuge en cas de besoin. Là aussi les initiatives sont nombreuses : à Paris les cours d'eau dépollués permettent de se rafraîchir, en Martinique une école servira de refuge pour tout un quartier.

Mais l'adaptation n'est pas que physique. Éric Klinenberg l'a parfaitement montré dans son analyse de la canicule qui a frappé Chicago en 1995 (celle dont nous n'avons pas écouté les leçons en 2003) : face aux crises, les infrastructures sociales de résilience sont essentielles. Ce sont les liens sociaux noués avant la crise qui permettent d'en limiter les dégâts. Alors il faut tisser des solidarités et adapter nos modes de vie comme l'organisation de notre société : synchroniser nos activités sur des horaires plus adaptés aux coups de chaud comme en Espagne ou au Maghreb, organiser des systèmes assurantiels à l'image du régime intempéries du BTP, mobiliser la population comme le fait la réserve citoyenne de Bordeaux, ou ouvrir musées et cours d'écoles en dehors des horaires habituels pour permettre aux riverains de se rafraîchir comme cela se fait à Lille.

Garder trace et passer Ă  l'action

Le bilan de cette canicule ne doit pas se limiter Ă  pleurer nos morts. Il doit permettre d'engager enfin les transitions urbaines qui s'imposent. Nous appelons donc chacune et chacun — habitants, professionnels, responsables politiques — Ă  garder trace dès maintenant de nos sentiments au sortir de la crise, de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, des lieux inhabitables et des espaces refuges, des bonnes astuces et des pièges Ă  Ă©viter, des solidaritĂ©s et des Ă©goĂŻsmes, ainsi que des retards, des aveuglements et des inactions qui nous ont coĂ»tĂ© cher. Trop souvent le vertige de la crise, de ses consĂ©quences et de l'ampleur des changements Ă  opĂ©rer nous fait sombrer dans l’amnĂ©sie et l’inaction. Il nous faut cette fois-ci garder vivante la mĂ©moire de cette crise et nous imposer collectivement le passage Ă  l'action Ă  toutes les Ă©chelles. 

Pour ne pas gâcher cette crise, chacun doit en tirer les leçons dans les semaines qui viennent. État, collectivités, bailleurs sociaux, copropriétés, promoteurs, employeurs, universités, usines, aménageurs… chacun à sa place doit faire son bilan et proposer des plans détaillant ce à quoi il faut mettre fin, ce qu’il faut changer et les actions qu'il faut engager. Et vite, avant que la prochaine ne nous saisisse !

Cette crise ne peut demeurer sans réponse. Elle justifie un changement de méthode et doit ouvrir une nouvelle étape de mobilisation.

— Transitions Urbaines

Pour aller plus loin :

Transitions Urbaines est une association sans but lucratif dédiée à l'accélération des transitions écologiques, sociales et démocratiques de la fabrique de la ville. Elle œuvre notamment via :
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📚 Des livres au format papier et numérique que vous pouvez commander chez votre libraire ou dans notre librairie en ligne.
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L'École des Ponts lance une formation en collaboration avec l'association intitulée Transitions urbaines : transformer dès maintenant les modèles de la fabrique de la ville. Elle s'adresse aux professionnels confrontés à l'urgence écologique pour les outiller à la mise en œuvre des transitions. Du 14 au 16 octobre à Paris.

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"Pour repenser nos vies et nos villes de façon Ă©cologique, il convient de nous considĂ©rer nous-mĂŞmes comme des animaux terrestres, intĂ©grĂ©s aux tissus Ă©cosystĂ©miques et gĂ©ographiques, et non comme pas comme des ĂŞtres Ă  part, surplombants ou dĂ©connectĂ©s du monde. La cartographie biorĂ©gionale est proposĂ©e comme un outil Ĺ“uvrant en ce sens : nous rapprochant du caractère terrestre de nos vies."
"Les aquifères jouent un rĂ´le majeur, en particulier dans les territoires soumis aux fortes chaleurs et au manque de pluie : celui de rĂ©gulateur naturel. La plupart des rivières en France seraient assĂ©chĂ©es au bout de quelques semaines sans les apports des eaux souterraines."
"Les sols ne sont jamais neutres. Ils sont traversés par des usages, des conflits, des héritages et des choix d'aménagement qui engagent directement les conditions d'habitabilité. Qu'il s'agisse des deltas en recomposition, des friches urbaines réappropriées ou des territoires exposés aux pollutions, ils donnent à voir des dynamiques où s'entremêlent exploitation, adaptation et résistances".

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